Forum Unité Communiste Page d'accueil
  Sujets actifs Sujets actifs
  FAQ FAQ  Rechercher dans le Forum   Calendrier   Inscription Inscription  Connexion Connexion
Accueil Forum Accueil Forum > Culture générale > Histoire

La Commune de Paris

 Répondre Répondre Page  12>
Auteur
Message
  Sujet Recherche Sujet Recherche  Options des sujets Options des sujets
Guests allez vers le bas
Guest Group
Guest Group
  Citer Guests Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Sujet: La Commune de Paris
    Envoyé : 18 Mar 2011 à 14:09

La Commune. Chronologie

- 19 septembre 1870 : début du siège de Paris par les Prussiens.

- 22 janvier 1871 : manifestation insurrectionnelle place de l’Hôtel-de-Ville. Les soldats tirent et font une trentaine de morts parmi les manifestants.
- 29 janvier : Paris capitule, l’armistice est proclamé.
- 19 février : formation du gouvernement Thiers.
- 18 mars : Thiers ordonne l’enlèvement des canons de la garde nationale, pourtant inoffensifs. La troupe refuse d’ouvrir le feu sur les Parisiens et met crosse en l’air. Les Parisiens des quartiers de l’est et du centre se soulèvent. Exécution des généraux Lecomte et Thomas par leurs soldats. Thiers quitte Paris pour Versailles.
- 19 mars : le comité central de la garde nationale annonce la tenue d’élections.
- Du 23 au 26 mars : proclamation des Communes de Marseille, Lyon, Narbonne, Saint-Étienne, Toulouse, du Creusot.
- 28 mars : proclamation de la Commune de Paris.
- 29 mars : suspension de la vente des objets déposés au mont-de-piété. Abolition de la conscription militaire et de l’armée de métier.
- 2 avril : séparation de l’Église et de l’État, le budget des cultes est supprimé.
- 14 avril : interdiction des arrestations arbitraires. Bombardement par les troupes versaillaises des troupes de la Commune stationnées à Asnières. - 16 avril : la Commune fait recenser les ateliers abandonnés et favorise la création de coopératives ouvrières.
- 19 avril : « Déclaration au peuple français », où la Commune expose son programme.
- 23 avril : Thiers organise le blocus du ravitaillement de Paris. - 16 mai : démolition de la colonne Vendôme.
- 18 avril : la Commune décrète que toute arrestation doit faire l’objet d’un procès-verbal.
- 21 mai : à la suite d’une trahison, les troupes versaillaises entrent dans Paris par la porte de Saint-Cloud. Début de la Semaine sanglante.
- 29 mai : le fort de Vincennes capitule. Fin de la Commune de Paris. Procès, exécutions et déportations de prisonniers communards commencent.
 
 

La Commune de Paris vivante !

 

Le 18 mars 1871, l’insurrection dans la capitale provoque une onde de choc politique et sociale qui va traverser l’histoire.

 

Sur les ruines encore fumantes d’un monarchisme toujours revanchard et des derniers feux de l’empire, dans un pays exténué par le siège des Prussiens et humilié par la défaite de Sedan et l’armistice, le temps était à se battre pour bâtir une société nouvelle. Le samedi 18 mars 1871, avant le jour, dix régiments s’ébranlent et vont, comme en témoigne une affiche hâtivement placardée, mettre hors d’état de nuire «des hommes malintentionnés… qui se sont constitués les maîtres de Paris… par ordre d’un comité occulte». Cette tentative par le gouvernement de reprendre les canons que détenait la garde nationale parisienne – qui aurait pu n’être qu’un incident comme un autre – déclenche chez le peuple parisien une révolte dont le processus sera unique dans l’histoire de France.

 

Les communards, femmes et hommes, dans les conditions de leur époque, sont en effet parvenus à mettre en place une démocratie populaire et participative approfondie, tout en jetant les bases d’une république sociale véritable. Épris de justice pour tous, malgré la pression des versaillais, les communards ont inventé une citoyenneté qui repoussa loin les frontières de l’imagination des républicains d’alors, allant jusqu’à écrire les premiers éléments d’un Code du travail, voire, bien avant la célèbre loi de 1905, réaliser la séparation de l’Église catholique, force politique réactionnaire, et de l’État, lequel, pour eux, ne pouvait être que laïque, totalement laïque…

 

Fière de son autarcie, arc-boutée sur son intransigeance citoyenne et visionnaire, la Commune inventa un monde trop vaste pour son périmètre mais développa une audace pour les générations futures que ne manqueront pas d’exalter les artistes et les écrivains, tandis que son écrasement par les troupes versaillaises de Thiers lors du bain de sang connu sous le nom de Semaine sanglante ne fera que renforcer sa légitime mythologie. Malgré sa défaite, la Commune de Paris, son exemple comme son idéal ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire et exercé une véritable fascination sur tous les révolutionnaires du XXe siècle qui, de près, de loin, ont toujours eu l’espoir qu’ils en continuaient l’œuvre. Pour tous ceux qui rêvent aujourd’hui d’insurrections, de révolutions et d’authentiques démocraties populaires et républicaines, la Commune reste une source d’inspiration inépuisable. Comme chacun a pu le remarquer, les volontés de changer la société ne gisent plus au pied du mur des Fédérés…

 



Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 21 Mar 2011 à 00:06

Promenade dans le " Paris communard"

 
Les Amis de la Commune de Paris (1871), célébration du souvenir et espoir en l'avenir.

Reportage. Les Amis de la Commune de Paris (1871), première organisation du mouvement ouvrier français, crée en 1882 par les communards de retour d'exil, ont célébré vendredi, le 140e anniversaire de la Commune de Paris. L'association a donc organisé un « Paris communard », déambulation du souvenir et de la mémoire dans les rues parisiennes, sur les lieux symboles de la révolution communarde.

Dans les ruelles de Montmartre, autour du Sacré Cœur (square Louise Michel), dans les jardins du Luxembourg, dans le quartier latin, au cimetière du père Lachaise et sur la place de l'Hôtel de ville, incendié en 1871 par les communards.

Étape symbolique s'il en est, le Mur des Fédérés (cimetière du père Lachaise), où des centaines de Communards furent sommairement exécutés lors de la semaine sanglante.

Dans les allées pavées du cimetière parisien, silencieusement, de tombes en tombes, il était bien question l'histoire et de ce qui l'ont faite.

Jean Batpiste Clément, Jules Vallès, Benoit Malon...

Puis, direction les jardins du Luxembourg, via la place de la République...

 

Sous la Commune, les jardins du Luxembourg, comme la caserne Lobau, l'Ecole Militaire ou le parc Monceau fut un lieu d'exécution massive.

 

 

C'était la Cour prévôtal du Luxembourg, que  Pierre Charbonneau, garde antional, décrira en ces termes : « parodie d'interrogatoire, défense inutile. Les suppliciés jetés dans d'immenses fosses creusées à la hâte avec une couche de chaux vive. Les soldats piétinent dans le sang et le mur de la terrasse ruisselle de cervelles. »

Point d'orgue de cette journée de célébration, les Amis de la Commune (1871) avait installé sur le parvis de l'Hôtel de ville, scènes et stands.

Vendredi, le drapeau rouge de la Commune flottait face à l'Hôtel de ville, comme un clin d'oeil à l'Histoire...

Dans les quatre stands installés sur le parvis de l'Hôtel de ville, des brochures, des livres, des foulards et autre parapluies à l'effigie et au profit de l'association était en vente. Mais également une « valise pédagogique », créée par l'association Louise Michel et mise en vente à destination des enseignants. Car une des grande batailles des Amis de la Commune (1871) reste que cette période de l'histoire, soit enseignée dans les écoles. Ce qui n'est pas le cas, ou très partiellement...

Au programme, d'une après midi d'histoire et de culture: théâtre, musique, et poésie.

Les bénévoles de l'association ont donné deux représentations d'une pièces écrites par l'en d'entre eux. Une pièce sur fond de barricades...

Face à un public captif et … mouillé.

Puis, les slameurs ont pris le micro et la scène.

 

Une belle journée, malgré la pluie.

A la fin du mois de mars, les Amis de la Commune organiseront le banquet annuel de la Commune, rendez-vous incontournable de la vie de l'association. Une association vivante et militante qui a encore prouvé vendredi, que l'Histoire se conjugue au présent.

Au centre, Jean-Claude Liebermann (secrétaire général des Amis de la Commnue) entouré de sa femme(à droite) et de membres de l'association.

Reportage réalisé par Marion d'Allard

 
Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 31 Jul 2011 à 17:01

Portraits de communards

Georges Pilotell (1845-1918) La révolution sans image 
d’un caricaturiste engagé (15)

Nous sommes le 11 mars 1871. Une semaine avant le début de la Commune. Dans l’hebdomadaire, la Caricature politique, le dessinateur Georges Pilotell, fervent défenseur de la République sociale et anticlérical convaincu, illustre les préliminaires de paix signés le 28 février : la cession de l’Alsace-Lorraine y est vue comme l’amputation de la France ; l’allégorie de la France est étendue et se cache le visage de son bras gauche tandis qu’Adolphe Thiers, qui, depuis le 17 février, était le chef du pouvoir exécutif de la République française, scie avec l’aide de Jules Favre, député républicain et ministre des Affaires étrangères, le bras droit où sont tatoués les noms des deux provinces entourées d’un cœur. Son sang coule dans un casque prussien planté au sol. Aux pieds de Favre, des sacs d’or représentant la dette de guerre de cinq milliards de francs-or due aux Allemands. Au loin, le soleil de la République sociale se lève comme un espoir pour sauver la France de ce massacre. La planche n’eut pas l’heur de plaire à la doxa au pouvoir : ce numéro fut saisi par la censure et le journal interdit.

De son vrai nom Georges, Raoul, Eugène Pilotelle, Pilotell est aujourd’hui considéré comme un caricaturiste de la Commune de Paris. Né en 1845 à Poitiers, au sein d’une famille bourgeoise, le jeune homme se destine au dessin. Il bénéficie d’une bourse pour venir étudier à Paris. Mais là, accusé de paresse, il voit cette aide supprimée et se retrouve à faire des caricatures pour gagner sa vie. Il collabore ainsi à plusieurs journaux de l’opposition républicaine, dont le célèbre Charivari ou encore la Rue, de Jules Vallès. Le graphisme était pour lui l’ultime moyen de réagir à l’actualité avec une totale liberté d’expression. D’ailleurs, lorsqu’on lui défendit, sous le Siège, de publier un dessin qui représentait Villemessant, directeur du Figaro, sous les traits d’un proxénète et d’un espion, il protesta vivement : «Suivant cette esthétique originale de la Nouvelle Jérusalem, il ne resterait plus aux caricaturistes que le paysage.» En 1871, il fonde la Caricature politique, dont le premier numéro paraît le 8 février. Sa production graphique de l’Année terrible comprend plus de 50 pièces. Le caricaturiste a ainsi réalisé une série intitulée Avant, pendant et après la Commune, dont les dessins sont datés de 1870 et 1871, mais n’ont été publiés qu’en 1879, lors de son exil en Angleterre.

À première vue, on pourrait penser que Pilotell a réussi à concilier activité artistique personnelle et action politique. Mais en regardant de près les images qu’il a publiées et la chronologie de ses fonctions, on s’aperçoit que la dernière charge qu’il a donnée est celle qui parut le 23 mars 1871 dans le sixième et dernier numéro de son journal satirique, après que de nombreux numéros furent saisis et que la publication en fut suspendue le 11 mars précédent sur une décision du général Vinoy. Alors même que son médium était l’objet d’une formidable inflation pendant la Commune, Pilotell, tout comme André Gill, troqua son activité graphique contre l’action politique. Il semble qu’il y eut, sur ce point, une véritable dichotomie entre ces deux conceptions de l’engagement, alors même que la caricature, facile et rapide d’exécution, était le support idéal pour servir la cause révolutionnaire. En février 1871, dans la deuxième livraison de la Caricature politique, Pilotell avait d’ailleurs publié une lettre que lui avait adressée Felix Pyat et qui rappelait la dimension combative de cette imagerie : «Les temps sont devenus sombres et mauvais pour rire ! Mais souvenez-vous que la satire est l’arme vengeresse ; que les toniques sont amers ! (…) Le plus sublime des peintres, Michel-Ange lui-même, n’a pas dédaigné la caricature, même dans son terrible Jugement dernier, montrant tous les vices, tous les crimes de la tyrannie royale et papale, luxure, avarice et cruauté sous les traits des papes et des rois de son temps (…). » Mais de fait, cette appréhension de la caricature comme image engagée dans le combat fut peu effective chez les dessinateurs lors de la Commune.

Dès lors, Pilotell abandonna le dessin politique pour se consacrer à ses nouvelles fonctions. Le 26 mars 1871, le jour même des élections de la Commune et avant que la Fédération des artistes ne soit instituée, Pilotell se nomme délégué en chef des Beaux-Arts et s’installe au musée du Luxembourg, prétendant avoir reçu le soutien des autorités communalistes. Une prise de fonction d’ailleurs considérée par Gustave Courbet comme une usurpation. Pilotell répliqua sèchement qu’il avait pris ces fonctions puisque personne ne les occupait au 18 mars, se prévalant ainsi d’un engagement rapide et bien antérieur à celui de Courbet. Quand ce dernier prit la tête de la Fédération des artistes et que celle-ci fut dotée d’instances, Pilotell fut contraint d’abandonner, début avril 1871, les fonctions et le titre qu’il s’était attribués.

Dans la foulée, et dans les mêmes circonstances, Pilotell s’octroya de nouvelles fonctions : début avril, il fut nommé commissaire spécial de la Commune, chargé des délégations judiciaires et attaché au cabinet de délégué à l’Intérieur. À ce titre, il procéda à des arrestations politiques, celle de Chaudey notamment, accusé d’avoir fait tirer sur la foule le 22 janvier 1871. Mais rapidement, le vent tourne. Le 23 avril, Pilotell est lui-même accusé d’exactions et révoqué, mais la Commune spécifia que ces négligences de forme n’entachaient en rien son honorabilité. En mai, il réussit à s’enfuir et se réfugie à Genève au début de l’année suivante. Il en est expulsé en juillet 1873 et rejoint ensuite Bruxelles, La Haye, Rotterdam avant de se fixer en Angleterre, où il gagna sa vie en dessinant dans des journaux de mode. Le 9 janvier 1874, il est condamné par contumace à la peine de mort par le troisième conseil de guerre. Pilotell décède à Londres le 23 juin 1918.

Georges Pilotell abandonna le dessin pour 
se consacrer à ses fonctions sous la Commune. Il fut délégué pour les Beaux-Arts au musée 
du Luxembourg, puis commissaire de police.

Alexandra Chaignon

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 08 Aug 2011 à 20:29

Portraits de communards

Jean-Baptiste Dumay (1841 - 1926) L’ouvrier du Creusot 
face à la dynastie Schneider (23)

Fils de mineur, ouvrier mécanicien 
et membre de la 1re Internationale, 
Jean-Baptiste Dumay a animé la Commune 
du Creusot, au printemps de 1871.

Fils posthume d’un mineur, Jean-Baptiste Dumay naît au Creusot en 1841. Cette petite ville de Saône-et-Loire est en pleine transformation du fait des débuts de la révolution industrielle. Depuis le XVIe siècle, on extrait de son sous-sol du charbon et du minerai de fer. L’industrie mécanique s’y développe au XVIIIe siècle. On y a fabriqué les canons de la Révolution et de l’Empire. La famille Schneider, qui a racheté les mines et les usines en 1836, réoriente la production vers la fabrication de matériel ferroviaire. La population croît rapidement, passant de 1 700 habitants en 1836 à 24 000 en 1866.

C’est dans cette atmosphère de transformation sociale que grandit Jean-Baptiste Dumay. Enfant, il fréquente un instituteur révoqué par le Second Empire et un ancien déporté de 1851. Il entre à l’usine en 1854 comme apprenti mécanicien tourneur. Il en est chassé en 1860 pour avoir incité les apprentis à revendiquer.

Ayant tiré un mauvais numéro au tirage au sort, il accomplit cinq ans et demi de service militaire. Revenu au Creusot en 1868, il entre aux usines Schneider, qui sont devenues les plus importantes entreprises métallurgiques de France. Leur directeur, Eugène Schneider, est député et préside le Corps législatif à Paris. À son retour au Creusot, Jean-Baptiste Dumay anime un centre d’études sociales composé de jeunes ouvriers, de petits commerçants et artisans, qui mène une active campagne républicaine. Lors des élections législatives de 1869, il soutient, contre Schneider, un candidat bourgeois mais républicain qui obtient 800 voix au Creusot alors qu’aux élections précédentes, l’adversaire de l’industriel n’avait recueilli qu’une voix.

Dans les usines et les mines, le travail est extrêmement pénible. Les ouvriers et mineurs, pour la plupart fils de paysans ou agriculteurs ruinés, subissent une féroce exploitation à peine tempérée par une politique paternaliste : logements ouvriers, école primaire et caisse de secours mutuel gérée par la direction de l’usine. En décembre 1869, les ouvriers se mettent en grève pour revendiquer sa gestion. Appuyée par l’armée, la direction ne cède pas.

Début mars 1870, de passage au Creusot, Eugène Varlin aide Jean-Baptiste Dumay à créer une section de l’Internationale. Le 21 mars, les mineurs se mettent en grève pour protester contre la baisse de leurs salaires. Bien que fermement soutenus par l’Internationale et les femmes du Creusot, les mineurs reprennent le travail sans avoir obtenu satisfaction. Toutefois, ces luttes ont renforcé la résistance des ouvriers à Schneider et à l’Empire.

Lors du plébiscite de mai 1870, Jean-Baptiste Dumay anime un comité antiplébiscitaire. Au Creusot, le «non» l’emporte avec 3 400 voix contre 1 900.

Après la déclaration de la guerre à la Prusse, la section du Creusot de l’Internationale appelle à une manifestation qui rassemble 4 000 personnes.

En septembre, après la proclamation de la République, les Prussiens approchant du Creusot, Jean-Baptiste Dumay préside un comité de défense nationale. Le 24 septembre, il est nommé «maire provisoire» du Creusot par Gambetta, ministre de l’Intérieur. Il demande la dissolution du conseil municipal élu sous l’Empire, le licenciement des groupes armés de l’usine et l’armement d’une nouvelle garde nationale populaire et républicaine. Il est soutenu par la population au cours d’une réunion qui réunit 3 000 citoyens.

Aux élections législatives du 8 février 1871, Jean-Baptiste Dumay rassemble 77% des voix au Creusot. Mais, sur l’ensemble de la Saône-et-Loire, la liste bourgeoise et conservatrice l’emporte. Le parti réactionnaire suscite des troubles et le gouvernement versaillais envoie des troupes au Creusot.

La Commune, à Paris, commence le 18 mars. Le 24 mars, au cours d’une réunion publique, 3 000 Creusotins adressent au comité central de la garde nationale de Paris l’expression de leur vive sympathie. Le 26mars, appuyé par la garde nationale de la ville qui fraternise avec la troupe, Jean-Baptiste Dumay proclame la Commune du balcon de l’hôtel de ville. Le 27 mars, le gouvernement versaillais fait occuper militairement la ville. Jean-Baptiste Dumay, fait prisonnier, réussit à s’enfuir. Candidat aux élections municipales du 30 avril, il est élu, dès le premier tour, avec trois de ses colistiers. Il ne peut pas siéger et est destitué en 1873.

Le 10 juillet 1871, Jean-Baptiste Dumay se réfugie à Genève. Le 29 septembre 1871, il est condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité.

Durant son séjour en Suisse, Jean-Baptiste Dumay travaille aux ateliers de réparation des machines servant au creusement du tunnel du Saint-Gothard. En même temps, il milite à la section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste de Genève, constituée le 8 septembre 1871 à l’initiative des proscrits français hostiles au conseil général de Londres de l’Internationale.

Rentré en France en 1879, après l’amnistie partielle, il revient au Creusot où il crée la Fédération ouvrière de Saône-et-Loire, qui vise à rassembler les militants des chambres syndicales avec ceux du nouveau Parti ouvrier. Il anime une grève à Montceau-les-Mines.

En 1882, il s’installe à Paris où il milite à la Fédération des travailleurs socialistes puis au Parti ouvrier socialiste révolutionnaire dirigé par Jean Allemane. Il est élu conseiller municipal de Paris en 1887 et député de Belleville en 1889. De 1896 à 1905, année de sa retraite, il est régisseur de la Bourse du travail de Paris. En 1914, il habite à Chelles (Seine-et-Marne). Les Allemands approchant, il est nommé «maire provisoire» de la ville dont il organise la défense. Jean-Baptiste Dumay meurt à Paris le 27 avril 1926. Ses cendres sont déposées au columbarium du cimetière du Père-Lachaise.

Yves Lenoir, journaliste honoraire, membre des Amis de la Commune de Paris

Source


Portraits de communards

Lucien Henry (1850 - 1896) Un colonel de vingt ans au service de la Commune (22)

Ce matin du 25 mai 1891, Lucien Henry regarde s’éloigner les côtes de l’Australie. Pourtant, depuis douze ans, ce pays avait fait bon accueil à l’ancien communard.

Lucien Henry est né à Sisteron, en 1850, d’une famille de la petite bourgeoisie locale. Son père meurt en 1866 alors que Lucien a seize ans et la famille perd toute ressource. Le jeune Lucien a un atout : un joli coup de crayon. C’est décidé : il va monter à Paris tenter sa chance. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans !

À Paris, il se présente chez Gérôme, le grand peintre. Celui-ci l’accepte dans son cours aux Beaux-Arts. Voici Lucien reconnu et sur les chemins de la réussite ? Mais le jeune homme n’a pas d’argent et il faut vivre. Beau garçon, « grand et maigre, pâle », il gagne sa vie en posant comme modèle.

Comme beaucoup de jeunes rapins de l’époque, il ne peut vivre dans le centre de 
Paris. Il s’installe à Plaisance, à l’extrême sud misérable de Paris, près de Montparnasse. Le voici dans de tristes garnis. Mais il a une 
jolie maîtresse, Anastasie Béranger, une jeune couturière.

Le jeune artiste a-t-il un engagement politique dans cette période du Second Empire 
finissant ? Habitant pauvre de la rue du Château, on peut penser qu’il a été manger au restaurant tout proche, la Marmite, une coopérative de consommation adhérente à l’Internationale.

C’est la guerre qui va tout déclencher. Henry s’engage dans le 103e bataillon de la garde nationale. Il écrit alors dans la Résistance, le journal républicain, démocratique et socialiste du 14e arrondissement. Surtout, il intervient au club de la Maison Dieu dénonçant l’inertie du gouvernement de défense nationale, exigeant une sortie en masse contre les Prussiens, 
dénonçant la misère des plus pauvres femmes.

Après l’armistice et l’élection d’une assemblée monarchiste le 8 février, Lucien va contribuer au ralliement des gardes nationaux du 14e à la fédération de la garde nationale. La 14e légion de la garde comprend près de 9 000 hommes, qui décident le 7 mars de se détacher du commandement de l’armée.

Le 11 mars, se tient l’assemblée générale des délégués des bataillons de l’arrondissement. À l’issue de la réunion, il est procédé au vote pour désigner le chef de la légion, car à la garde nationale tous les officiers sont élus. Le compte rendu nous dit : «Le citoyen Henry est proposé. Il est jeune, ardent, républicain sincère, révolutionnaire énergique.» Lucien est nommé chef de légion à l’unanimité.

Un colonel de vingt ans appelé à commander des milliers d’hommes ! Seules les révolutions permettent de tels destins…

Dès le soir du 11 mars, Lucien Henry prend une décision prérévolutionnaire. Il décide d’installer son commandement au 91 de la chaussée du Maine dans un logement vide. Il refuse de quitter les lieux malgré les ordres du maire. Il étend progressivement son autorité sur les rues avoisinantes.

Lucien n’est pas seul. Avec lui sont les deux délégués du 14e au comité central de la garde 
nationale : Alfred Billioray, artiste peintre de trente ans, qui sera élu à la Commune le 26 mars, et Maximilien Avoine, sculpteur de vingt-sept ans. Si on ajoute à ce trio Jules Martelet, artiste peintre de vingt-huit ans, élu aussi le 26 mars à la Commune, on ne peut que noter le rôle considérable que jouent les jeunes artistes plasticiens dans la Commune montparnassienne.

Le 18 mars, au petit matin, Lucien Henry fait battre le rappel à l’annonce des événements de Montmartre. Il organise la construction des barricades de l’arrondissement. La mairie envahie, le colonel Henry s’y installe dans l’après-midi, salle des mariages.

Pendant quelques jours, le jeune artiste va devoir administrer l’arrondissement. Il fait régner l’ordre avec une certaine rigueur : 
les teneurs de jeux sont arrêtés, les voleurs, qui profitent des circonstances pour se servir, pourchassés. Après l’élection de la Commune du 26 mars, le colonel déclare que «l’autorité militaire doit être soumise aux décisions 
de la Commune».

Les 3 et 4 avril, la 14e légion est engagée sur le plateau de Châtillon. Les combats ont une issue malheureuse pour les communards. Henry est fait prisonnier et emmené à Satory sous les coups des versaillais. Plusieurs témoignages racontent qu’Henry marche fier, calme et stoïque sous les coups.

Viennent alors l’emprisonnement et le 
procès en avril 1872. Son attitude est alors loin de celle d’une Louise Michel. Un an de prison et la menace de la mort ont changé le jeune homme. Il se défend, mais il ne sera pas le seul, en minimisant son action et sa responsabilité, en déclarant avoir été entraîné du fait de sa jeunesse… Lucien Henry est condamné à mort le 18 avril 1872. Mais il est gracié et sa peine commuée en déportation en enceinte fortifiée.

Le 9 février 1873, Lucien Henry débarque à la triste presqu’île Ducos. Dans sa case, il se remet aux arts. Il envoie ses œuvres à des expositions. Et là, Lucien obtient un prix et une médaille aux expositions de Sydney. Une petite ouverture qui le rend de plus en plus impatient d’être libre comme le montrent ses demandes de grâce. D’autant que Lucien est phtisique en état avancé. Est-ce à dire que l’ancien colonel communard a abandonné ses idées ? En octobre 1877, il réalise, en mémoire d’Emma Piffault, une statue en terre rouge qui est un hommage plus large aux déportés.

Le 15 janvier 1879, Henry est amnistié. Il s’installe en Australie, à Sydney. Pendant douze ans, il va y réussir une carrière d’artiste reconnu, il vend bien ses œuvres, donne des cours et décore la mairie de la ville. Il connaît même la joie de se mettre en ménage avec une de ses élèves.

Mais la Commune ne s’efface pas de la tête de Lucien Henry. Vingt ans après, il revient en France, s’installe en Limousin où il meurt à quarante-six ans, en 1896.

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 09 Aug 2011 à 21:45

Portraits de communards

Victorine ROUCHY-BROCHER (1838-1921) Une morte vivante (24)

Par Claudine REY
Journaliste honoraire Présidente des Amis 
de la Commune de Paris (1871).

Morte vivante, Victorine Brocher fut un extraordinaire témoin de son temps ! Elle le doit à son engagement entier pour la Commune de Paris. Lors de la semaine sanglante, plusieurs Victorine Brocher sont arrêtées et fusillées. Sa mère, même, reconnaît, à la demande des autorités, le cadavre de sa fille. En fait, Victorine est cachée à Paris, plus tard elle se réfugiera en Suisse. À son retour d’exil, elle épouse Gustave Brocher. Ils adoptent cinq enfants orphelins de la Commune.

Étrange vie, que celle de cette petite fille qui naît à Paris, près des Halles. Nous sommes en 1838. Elle est plongée dès l’enfance dans un milieu révolutionnaire. Son père, républicain, Pierre Malenfant, participe activement à l’instauration de la République. Victorine vit de grands moments de l’histoire révolutionnaire. Le père membre d’une compagnie de la garde nationale, hostile à l’empereur, est sur les listes de proscription. Des soldats se présentent à son domicile pour le saisir. Il ne les a pas attendus. La fillette est témoin de la brutalité de la troupe qui menace sa mère. Elle perd connaissance et reste foudroyée... impossible de parler, de bouger. Elle a dix ans !

Son père revient mais elle est sans mémoire. Le médecin leur conseille de quitter Paris, et c’est à Orléans que la famille s’installe en 1849. Le militant retrouve là des amis républicains. Ils jurent, sur la tête de l’enfant, fidélité à la République. Un geste dont elle se souvint toute sa vie avec une grande émotion ! La santé de l’adolescente s’améliore. Le père, toujours poursuivi, doit s’enfuir et s’exile en Belgique.

Elle précise : «On m’a mariée à Orléans le 13 mai 1861», signifiant ainsi que ce n’est pas sa volonté mais celle de sa mère. Le couple Rouchy s’installe à Paris dans le 18e arrondissement. Leur fils naît le 14 janvier 1864. Victorine côtoie la misère des femmes du peuple. Dans son ouvrage Mémoire d’une morte vivante (*) elle relate : «J’ai vu de pauvres femmes travaillant douze à quatorze heures par jour pour un salaire dérisoire de 2 francs par jour.»

Elle adhère à l’Association internationale des travailleurs dès sa création, «plus que jamais», dit-elle, «j’éprouvais le besoin de m’occuper des événements de mon pays». Son mari, ancien officier de la garde impériale, est alcoolique. L’argent manque. Son gamin âgé de deux ans fait une chute qui lui brise les vertèbres. Lui aussi, comme elle enfant, se retrouve handicapé, immobilisé.

Elle participe à des réunions de l’Internationale, essayant d’y entraîner son mari pour «le détourner de ses habitudes dangereuses pour sa santé et pour notre tranquillité», dit-elle pudiquement. Elle y rencontre Fränkel, Delescluze…

En 1868, son fils meurt. Pour survivre malgré leur peine, les parents changent de quartier. Un nouvel enfant vient au monde. Lui aussi meurt en bas âge. Ils sont installés à Paris, boulevard Saint-Germain, lorsque le 18 mars ils apprennent la tentative de confiscation des canons à Montmartre. De ce côté de Paris, Victorine voit les troupes de Thiers se mettre en ordre de défilé pour quitter la capitale «si au premier moment d’effervescence ont avait fermé les portes de la capitale et empêché de dévaliser archives et monnaie… Thiers n’aurait pas eu le temps de tromper l’opinion publique», estime-t-elle.

Le 20 mars, un ami leur propose de faire partie de son bataillon pour tenir le mess des officiers ; Victorine et son mari acceptent et s’installent à la caserne nationale.

Elle raconte, enthousiaste, la proclamation de la 
Commune, le 28 mars, devant une foule immense, joyeuse. Mais, déjà, le 3 avril, les nouvelles arrivent : Flourens et Duval sont massacrés par les versaillais. Le 7, le bataillon de Victorine se met en marche vers Neuilly où se livre une violente bataille. Victorine est maintenant ambulancière, elle témoigne : «À chaque étape sanglante nous criions : vive la République !» Elle-même est enterrée par des retombées d’un obus. Ses compagnons de lutte la dégagent et c’est en chantant qu’ils prennent le chemin du retour. «Si nous mourons, disions-nous, mieux vaut mourir en chantant !»

Victorine est de tous les terribles combats : à Issy, à Passy… ! Le commandant la désigne, avec quelques compagnons, pour rendre un hommage aux victimes au cimetière du Père-Lachaise. Au retour, les tentatives pour retrouver le bataillon échouent. Avec ses compagnons, elle décide de revenir vers la rue Myrha. Alors, boulevard Magenta, elle croise un groupe portant le brancard sur lequel gît Dombrowski blessé à mort. «N’allez pas de ce côté, tout est fini ! Vous seriez massacrés pour rien. Je vais mourir mais ne cherchez pas à me venger, pensez à sauver la République !» Ils ne savent plus où aller, retournent vers l’hôtel de ville. Un des fédérés qui l’accompagne, Milliet, lui remet le drapeau gardé lors des obsèques. Sur la barricade de la rue Saint-Antoine, elle plante son drapeau rouge frôlant une balle qui tue un fédéré. Ils restent à une dizaine ! Un pharmacien leur propose des vêtements civils. Finalement ils acceptent et remontent vers Belleville pour continuer à se battre. Véronique fait couper ses beaux cheveux. Menue, de petite taille, elle a l’air d’un gamin. Dans les rues, on se bat encore mais il n’y a plus rien à faire !

Victorine et son groupe se cachent à Belleville dans des baraquements. Les versaillais cernent le refuge, les minutes comptent, ils vont être pris ! Elle enroule le drapeau sous ses vêtements, s’échappe par une petite fenêtre. Les rues sont jonchées de cadavres ! Elle arrive au domicile de sa mère, on la croit morte. Elle apprend que, le 25 mai, la cour martiale du 7e secteur l’a condamnée à mort comme incendiaire. Après bien des péripéties, avec l’aide d’un fédéré de son bataillon, elle gagne la Suisse. Avant cela, il faut abandonner le cher drapeau et même le brûler pour ne pas compromettre la famille qui les héberge. La décision est prise. «Notre drapeau renaîtra de ses cendres, écrit-elle, alors l’idée renouvelée et plus vivace que jamais, mieux comprise, aidera à la marche du progrès vers un avenir social meilleur et plus humain.»

Souvenirs d’une morte vivante, de Victorine B. 
Éditions La Découverte, 19 euros.

 

Claudine REY

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 15 Aug 2011 à 19:40

Portraits de communards

JEAN ALLEMANE (1843-1935) Le communard 
de tous les combats (25)

 

Le jeune rebelle de la Commune, adepte 
du syndicalisme révolutionnaire, vivra 
jusqu’à sa mort, à quatre-vingt-douze ans, 
son engagement au sein du mouvement ouvrier.

Le jeune homme à « la ceinture rouge, le chassepot en bandoulière et le revolver à la ceinture », qui attire sur sa tête, après la bataille, la vengeance des notables du 5e arrondissement de Paris, est resté jusqu’à sa quatre-vingt-­douzième et dernière année un vieux communard, animé jusqu’au bout de sa fierté d’insurgé. En ce printemps 1871, quand souffle sur Paris la « radieuse » promesse de libération sociale, Jean Allemane a à peine vingt-huit ans. Le caporal rebelle n’est pas un novice dans la lutte : les milieux républicains et ouvriers l’apprécient pour son action dans la grève retentissante des ouvriers typographes parisiens de 1862 et pour son rôle d’organisateur au sein de la chambre syndicale de cette profession qu’il exerce. Un engagement qui lui a déjà fait connaître les geôles impériales à l’âge de dix-neuf ans. Mais le gamin de Boucon-de Sauveterre (en Haute-Garonne) ne jouit pas encore de la popularité qu’il connaîtra à la fin du siècle et jusqu’à sa mort en 1935 comme figure incontournable du mouvement ouvrier.

C’est par le récit d’un acte de résistance qui annonce l’insurrection du 18 mars qu’il ouvre ses Mémoires, publiés en 1906 : aux autorités de la garde nationale restées fidèles à Thiers et venues récupérer le canon du 59e bataillon pour le ramener de la place des Vosges à l’École polytechnique, le caporal Allemane clame : « Ce canon appartient au peuple et je le reprends. » Au petit matin du 18 mars, alors que les troupes de Vinoy investissent Montmartre et Belleville, il sonne le tocsin en l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet – « la République était en péril, et il fallait agir sans perdre une minute » – et fait élever une barricade place du Panthéon. Le lendemain, il s’inscrit sur la liste des typographes de l’Imprimerie nationale devant partir pour Versailles, dans la gueule du loup. Il conçoit le projet « d’un coup d’État au profit du peuple ». Son plan passe par une « attaque simultanée du château et de la ville » par les fédérés, à partir des dépendances du palais, où est installée l’imprimerie. Là, il doit trouver l’appui de ses camarades de travail et des marins de garde acquis à la cause insurrectionnelle. Le plan échoue. Allemane regagne Paris, où il est nommé à la tête du comité du 5e arrondissement. Il remplace la croix du Panthéon par le drapeau rouge, au cours d’une cérémonie où vibre son verbe gascon contre la « séquelle frocarde ». Un « acte révolutionnaire » dont se souviendront les juges du conseil de guerre lors de son procès en 1872, un an après son arrestation, le 28 mai 1871. L’ouvrier typographe est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Le matricule 4486 débarque en septembre 1872 en Nouvelle-Calédonie sur la sinistre île Nou. Il s’en évade en novembre 1876. Repris, condamné à cinq ans de double chaîne, peine particulièrement éprouvante, l’homme au « tempérament par trop fougueux », comme il se qualifie, ne plie pas. Il réussit à organiser une grève contre les sévices pratiqués par les gardes-chiourme et refuse en 1878 de participer à la répression de la révolte canaque à laquelle étaient conviés les forçats. À ses années d’horreur, l’ancien communard a consacré des pages poignantes dans ses Mémoires, conspuant « la cohorte militaro-cléricale (qui) étend sa protection sur tous les chenapans qui martyrisent nos populations coloniales ». Quant à la barbarie des bagnes, elle lui arrache encore ce cri vingt-six ans après : « Qui dira jamais l’amas de hideurs physiques et morales qu’est l’administration française ? » Et il n’aura de cesse de réclamer la fermeture de cette « honteuse institution ».

À Paris, sa famille, appuyée par des personnalités, dont Victor Hugo, multiplie les demandes de grâce. Toutes sont rejetées. Le bagnard refuse fièrement de « faire appel à la clémence du président de la République ». Il attendra donc la loi de 1880 pour être amnistié, quelques mois après avoir vu sa peine commuée en bannissement.

Les supplices endurés n’ont pas vaincu le communard plébéien. Dès son retour à Paris, il adhère au tout nouveau Parti ouvrier de Jules Guesde et reprend, comme metteur en pages à l’Intransigeant, son métier d’ouvrier typographe. Plus tard, en 1885, il organise une petite imprimerie, La Productrice, en coopérative ouvrière, fidèle à ses conceptions d’« un socialisme ouvrier, syndicaliste, coopérativiste » sur lesquelles se forge le programme d’action du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR), qu’il fonde en 1890. Héritiers des sans-culottes, se réclamant du Manifeste des égaux, les allemanistes misent sur « l’organisation du prolétariat par lui-même, sur le terrain de la production et de la lutte de classe. C’est là, face à face avec le patronat, que naît la conscience de classe dont le syndicat est l’instrument privilégié. » C’est donc naturellement que le leader du POSR participe en 1895 à Limoges au congrès constitutif de la CGT, qui reprendra à son compte son radicalisme révolutionnaire. « Des maîtres, des chefs, l’essai en a été assez fatal pour y renoncer à jamais », clame le POSR qui fustige « ces socialistes d’étiquette et de parade sortis des rangs de la bourgeoisie ». Les allemanistes sont-ils pour autant des libertaires comme le prétendent leurs adversaires en les traitant d’« allemanarchistes » ? Si la méfiance éprouvée au regard de tout parti bureaucratisé est tenace, l’autodidacte Allemane, libre penseur et franc-maçon (dans la loge de Jean-Baptiste Clément), rejette tout sectarisme qui pourrait renvoyer le POSR dans une opposition stérile ou le pousser à un opportunisme fatal. S’il ne fonde pas de grands espoirs sur l’action électorale, il s’en empare « comme moyen d’agitation et non comme une prise de possession du pouvoir ». Au Parlement, où il siège de 1906 à 1910, il prend la défense des terrassiers de Draveil en grève et fait adopter la constitution de la commandite à l’Imprimerie nationale.

Au plus fort de son combat, le POSR revendique 200 000 militants faisant la démonstration qu’un parti politique n’est pas nécessairement une secte ou une chapelle et donnant une dimension nouvelle au mouvement ouvrier en marche vers l’unité socialiste. D’abord rétifs à cette unification, les allemanistes vont s’en faire les chauds partisans au moment de l’affaire Dreyfus. Le vieux militant se retire à Herblay. Lors du Congrès de Tours, ses sympathies vont au jeune Parti communiste dans lequel il retrouve le caractère prolétarien et la combativité du vieux POSR.

Jusqu’au bout, le survivant de la Semaine sanglante et du bagne garde le souvenir brûlant de la guerre sociale : chaque année, aux dates anniversaires de l’insurrection populaire, il relaie son message aux nouvelles générations : « La Commune est une révolution manquée, mais c’est l’aube d’une ère nouvelle. »

Dominique Bari

Source


Portraits de communards

MAXIME LISBONNE (1839 - 1905) Le d’Artagnan
de la Commune de Paris (27)

par Jean-Louis Robert

Ce saltimbanque qui créa la célèbre
Taverne du Bagne en 1885 fut un ardent combattant de la Commune.

En juin 1889, un candidat de cinquante ans aux élections législatives à Paris publia un manifeste qui contenait ce passage : « SALTIMBANQUE Je suis ! SALTIMBANQUE Je reste ! Envoyez-moi grossir le nombre de ceux auxquels vous osez donner cette épithète, et vous verrez si j’hésite, en vrai acrobate, à crever le papier du cerceau sur lequel sera écrit : RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE ! » Le texte était signé de Maxime Lisbonne, ancien communard.

Maxime Lisbonne ne fut pas élu, mais le « saltimbanque » rappelait ainsi son attachement profond aux idées de la Commune. ­Lisbonne est le fils d’un homme issu d’une vieille famille d’origine juive portugaise, sans doute venue en France à la fin du Moyen Âge. Ce père est un ancien militaire, mais de ces militaires républicains insurgés de juillet 1830 et qui assistent au banquet communiste de Cabet en mai 1833 ! Renvoyé de l’armée, il se fera artiste peintre ! L’image de ce père a sûrement influencé le jeune Maxime qui s’engage en 1854, à quinze ans, dans la marine, puis en 1857 (le temps de faire un enfant à la femme qu’il épousera dix ans plus tard…) dans l’armée de terre pour sept ans. Il sera chasseur, puis zouave dans l’armée d’Afrique. En 1864, à vingt-cinq ans, il est libéré. Sa vocation : artiste du spectacle. Il se fait acteur, connaît un petit succès, puis devient directeur de salle. Il dirige quelque temps les Folies Saint-Antoine. Comme son père, il est républicain mais reste peu engagé.

Comme beaucoup, c’est la guerre qui le politise. Ses camarades remarquent son expérience militaire. Il est élu capitaine du 24e bataillon de la garde nationale, participe à l’insurrection du 31 octobre 1870. Le 18 mars 1871, il s’empare avec son bataillon de la caserne du prince Eugène, place de la République (il loge non loin, boulevard Magenta).

Si Maxime Lisbonne participe légèrement à la Fédération des artistes du spectacle, créée pendant la Commune (fédération qui a regroupé des centaines d’artistes musiciens, auteurs, acteurs, compositeurs… et qui est beaucoup moins connue que la Fédération des artistes plasticiens créée par Courbet), c’est surtout ses capacités militaires que la Commune va utiliser. Il sera commandant de la 10e légion qui défend le fort d’Issy avec succès, du 14 au 28 avril, puis lieutenant-colonel d’état-major auprès de l’armée de La Cécilia, puis colonel commandant les corps francs (turcos, francs-tireurs…) de la Commune. Il est alors, en mai 1871, avec ses hommes et son ordonnance, un tirailleur algérien, Mohamed Ben Ali, sur le front le plus dur à Issy. Enfin, le 15 mai, il est nommé commandant des remparts entre les portes de Vanves et d’Auteuil.

On pourra noter que cette succession de responsabilités dénote, tout de même, une très forte instabilité des fonctions de commandement chez les communards, ce qui n’en favorise pas l’exercice.

Le 21 mai, les versaillais pénètrent dans Paris par la porte du Point du Jour, qui relevait de son commandement. Y eut-il une responsabilité de Lisbonne ? L’histoire ne le dit pas. Mais les jours qui suivent, Maxime se bat avec acharnement et courage tous les jours, rive gauche, puis rive droite. Le 25 mai, il est gravement blessé à la barricade du Château d’Eau. Le 28 mai, à la fin de la Semaine sanglante, une ambulance le dépose aux Lilas. Les Prussiens l’arrêtent et le livrent aux versaillais. Mal soigné, torturé (un médecin militaire s’amuse à enfoncer un bistouri dans sa blessure), il se remet difficilement.

Maxime Lisbonne va ensuite connaître le sort de nombre de ses camarades, condamné à mort deux fois, il est gracié et sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. La déportation, terrible, s’ensuit.

Si le communard Maxime Lisbonne avait d’abord été un patriote républicain, le déporté revient socialiste. Mais d’un socialisme sentimental et souriant qui correspond à son tempérament.

En 1880, Maxime Lisbonne retourne au spectacle. Il a sans doute des ambitions culturelles et rêve, un temps, d’un art social. Il prend la direction des Bouffes du Nord, où il fait jouer Nadine, de Louise Michel, Germinal, d’Émile Zola, et Hernani, de Victor Hugo. En 1884, il tente de lancer un journal, avec Jean-Baptiste Clément et Clovis Hugues, l’Ami du peuple, qui ne durera que quelques mois.

Mais voilà qui va le rendre célèbre. Le 6 octobre 1885, il ouvre, au 2, boulevard de Clichy (puis rue de Belleville), le Cabaret puis la Taverne du Bagne. Le succès est immédiat. On fait la queue sur le trottoir pour entrer boire un nouméa (une absinthe) ou un boulet (un bock), pour être servi par des hommes en costume de bagnards dans un décor qui rappelle le bagne.

On a souvent critiqué Lisbonne d’avoir ouvert ce cabaret où venaient tant communards qu’anticommunards bourgeois et où le souvenir du bagne paraissait bien affadi. On manque d’études précises sur le sens qu’a pu revêtir cette initiative. Mais ce qui est assuré, c’est qu’à toutes les soirées, lors de courtes interventions, Lisbonne faisait l’éloge de la Commune avec un ton léger, mais non sans profondeur.

Maxime Lisbonne continuera ensuite sa carrière de saltimbanque, ouvrant la Brasserie des Frites révolutionnaires, un Casino des concierges, un Concert Lisbonne où l’on joue des spectacles parfois canailles. Mais il n’oublie pas d’aider ses amis. En 1888, il se fait imprésario de son ami Clovis Hugues, le grand poète du Midi, pour que soit jouée sa pièce, Le sommeil de Danton, dans les meilleurs théâtres de Paris et en province. Et nous avons vu qu’il ne renie en rien ses idées de républicain démocrate et social. Vers 1900, il se retire à La Ferté-Alais où il meurt en 1905. Marcel Cerf l’avait surnommé, dans un livre, le d’Artagnan de la Commune. Il y avait aussi assurément du Cyrano chez Maxime Lisbonne.

Jean-Louis Robert


Portraits de communards

Giuseppe Garibaldi (1807-1882) « L’Internationale 
est le soleil de l’avenir ! » (26)

par Philippe JEROME (*)

En 1870, le « héros des deux mondes » vole au secours de la IIIe République naissante contre l’impérialisme prussien. Puis le vieux général italien apporte son soutien, cette fois purement politique, à la Commune et au socialisme.

C’est vêtu de l’une de ses chemises rouges qu’il portait lors de l’expédition des Mille et d’un poncho rappelant ses exploits guerriers en Amérique du Sud que Giuseppe Garibaldi se présente, le 13 février 1871, devant l’Assemblée constituante qui siège alors à Bordeaux, invasion prussienne oblige. Sans être candidat il vient d’être élu député à Paris, dans le Bas-Rhin, en Savoie, à Dijon et dans sa ville natale de Nice où un mouvement séparatiste renaît à la faveur de la déconfiture de l’Empire. Il refusera d’en prendre la tête, considérant « comme une infamie de profiter des malheurs de la France pour revendiquer Nice ».

La population bordelaise manifeste alors sa gratitude à l’égard « du seul des généraux qui ont lutté pour la France et qui n’ait pas été vaincu » ainsi que le proclamera Victor Hugo. La garde nationale présente les armes au principal artisan de la « victoire de Dijon » dont le fils Riciotti ramène à l’issue de la guerre franco-prussienne de 1870 le seul trophée pris à l’ennemi, le drapeau du 61e régiment de Poméranie. Mais, dans l’Hémicycle, l’accueil est houleux. Les députés de la droite monarchiste et cléricale se déchaînent lorsque Garibaldi refuse d’ôter son célèbre petit chapeau rond, « les prêtres étant bien autorisés, eux, à garder leur calotte ! » dit-il, provocateur. Ce seront les seules paroles que « le héros le plus romantique du siècle », ainsi que le définira un journaliste anglais, sera autorisé à prononcer. Le président Adolphe Thiers, qui ce jour-là triomphe, s’oppose à ce que l’on donne la parole au prestigieux révolutionnaire qui voulait exhorter la France à poursuivre le combat contre l’impérialisme allemand. Démissionnaire, tout comme Léon Gambetta (qui se mettra au vert pendant la Commune), Giuseppe Garibaldi repart aussitôt pour Marseille où le lendemain il embarque pour son île de Caprera, en Sardaigne. Il ne reviendra jamais plus en France.

Pourtant, quelques jours plus tard il est de nouveau élu député, mais cette fois dans la circonscription d’Alger ! Une victoire écrasante que cette même droite catholique majoritaire conteste, ne pardonnant pas au franc-maçon Garibaldi, républicain en diable, ses combats contre le pape pour réaliser l’unité italienne. Le prétexte : le candidat étant étranger, il n’était pas éligible ! L’argument des plus honteux fait bondir le député Victor Hugo, qui s’exclame : « Accablée la France a rencontré la lâcheté de l’Europe. (…) De toutes les puissances aucune ne s’est levée, (…) pas un roi, pas un état, personne ! un seul homme excepté. (…) Cet homme qu’avait-il ? Son épée (…) qui avait délivré un peuple et pouvait en sauver un autre. Il l’a pensé, il est venu, il a combattu. » Abreuvé d’injures à son tour, le poète descend tristement de la tribune et sur un coin de bureau rédige aussitôt sa lettre de démission.

Cette humiliation infligée par cette France « pilier de la régénération humaine » pour laquelle « Peppino », comme on l’appelle à Nice, avait appelé les Italiens à verser leur sang en 1870 explique-t-elle le refus de Garibaldi de devenir le général en chef de la garde nationale parisienne ainsi qu’en décident, le 15 mars 1871, par un vote unanime les 1 325 délégués des 215 bataillons de fédérés ? En fait, à soixante-quatre ans, le guérillero à la chemise rouge est usé avant l’âge. Sa dernière aventure militaire dans les froidures du Jura et des Vosges a été particulièrement éprouvante. On a dû aider le vieux soldat perclus de rhumatismes à monter à cheval…

Son biographe, le professeur d’université Alfonso Scirocco, avance une autre explication : « En Amérique du Sud, comme en Italie et en France, il a combattu aux ordres de gouvernements dont il reconnaissait la légitimité (…), jamais il ne lui vint à l’esprit de prendre les armes pour la lutte sociale. » Mais si le militaire, « avec une immense émotion », rentre l’épée au fourreau, le politique ne manque pas de continuer à ferrailler, prenant fait et cause pour la Commune et le socialisme. À son vieux complice républicain Mazzini, effrayé par la Commune, il explique que « ce qui pousse les Parisiens à la guerre, c’est un sentiment de dignité et de justice sociale ». En septembre 1872, il écrira à l’un de ses amis, Celso Ceretti : « L’Internationale est le soleil de l’avenir ! » Non sans avoir cependant réfuté certaines idées marxistes ou anarchistes et précisé sa conception de l’Internationale qui est pour lui « la continuation de l’amélioration morale et matérielle de la classe ouvrière, laborieuse et honnête ».

Garibaldi va aussi pousser ses compagnons d’armes, à commencer par Riciotti, à s’engager aux côtés des communards. C’est un « garibaldien », l’ouvrier mécanicien Assi, qui, le 18 mars 1871, à l’Hôtel de Ville de Paris lance à la foule : « Au nom du peuple, la Commune de Paris est proclamée ! » L’histoire des chemises rouges retient aussi le nom d’Almicare Cipriani. Aide de camp de Jules Bergeret, le chef de la garde nationale à Montmartre, il sera condamné à mort puis finalement à la déportation en Nouvelle-Calédonie. De retour en France, il est embauché par Jaurès à l’Humanité comme pigiste. Chaque semaine il se rendait au marché de l’île de la Cité pour y acheter un oiseau en cage. Auquel il rendait aussitôt la liberté, en souvenir de la Commune…

(*) Dernier ouvrage paru : Une histoire populaire de la Côte d’Azur (1860-1914). Éditions Book e Book.

 

Philippe JEROME

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 16 Aug 2011 à 20:20

Portraits de communards

GUSTAVE FLOURENS (1838-1871) Itinéraire d’un romantique révolutionnaire (28)

par Jean-Louis Robert
HISTORIEN, Président de l’association
des amis de la Commune

Un savant athée et rationaliste qui s’est fait
le chevalier rouge de la révolution
avant d’être sabré par un gendarme versaillais.

On ne se souvient plus guère de Gustave Flourens de nos jours, même dans la mémoire communarde. Et pourtant sa popularité dans les années 1860 fut considérable. Il est issu d’une grande famille de l’aristocratie et de la bourgeoisie languedocienne. Son père Pierre fut un savant physiologiste reconnu (élu contre Victor Hugo à l’Académie française…) à qui l’on doit l’invention des neurosciences. Son frère Émile fut ministre de la IIIe République. Le jeune Gustave semble d’abord suivre la voie de son père, et précocement, puisque le ­7 décembre 1863, à vingt-cinq ans, il commence une série de 25 cours au Collège de France, dont le grand amphithéâtre, fermé depuis le 2 décembre 1851 et le coup d’État du petit Napoléon, est rouvert pour l’occasion. On se presse à ses conférences d’anthropologie qui font parler dans Paris. À vrai dire moins par leur contenu, assez banalement marqué par les préjugés quelque peu raciaux de l’époque, que par les professions de foi vigoureusement matérialistes et athées du professeur. Car pour Flourens la croyance en Dieu (et non seulement dans les religions) est une source décisive des souffrances de l’humanité. Sous la pression de l’Église et des «honnêtes gens», Victor Duruy n’autorise pas Gustave Flourens à enseigner une seconde année.

Mais Gustave Flourens a d’autres passions. Ce rationaliste est empreint d’un romantisme révolutionnaire profond. Déjà, quelques mois avant son cours au Collège de France, il était parti en Pologne pour combattre aux côtés de l’insurrection polonaise, mais ce qu’il avait vu du poids de l’Église catholique et des hobereaux polonais chez les dirigeants de l’insurrection l’avait conduit à repartir rapidement en France.

Après quelques mois passés en Belgique, où il rencontre des militants de l’Internationale qui le gagnent à leur cause (mais en même temps il se rapproche de Blanqui et se fait franc-maçon), c’est sa participation au combat du peuple crétois contre la domination ottomane qui va lui donner son image de chevalier rouge. De 1866 à 1868, la Crète connaît une formidable insurrection. Gustave Flourens va se battre aux côtés des insurgés, tentant aussi de mobiliser les nations européennes pour cette cause. Sans grand succès : même le roi de Grèce ne veut pas prendre le risque d’une intervention. Mais l’écho médiatique de l’action du jeune savant est important. Il obtient le soutien de Victor Hugo qui publie plusieurs articles sur la question.

De retour en France en 1868, sa popularité fait qu’on lui demande de présider les réunions publiques républicaines ou socialistes. Un duel au Vésinet avec le bonapartiste Paul de Cassagnac, où il est gravement blessé, accentue sa réputation de courage.

Menacé par la police impériale, il s’exile en Angleterre en mars 1870. De manière quelque peu surprenante, lui, le combattant à la tête folle, devient un familier de Karl Marx et de sa famille. Souvent invité le dimanche, il comble Jenny, la femme de son hôte, en lui racontant ses combats révolutionnaires. Et il fournit la table du père de bons vins du Midi qu’il fait venir de sa famille ! Quant à Marx, il voit dans Gustave Flourens une figure de ce peuple français étrangement porteur de révolutions plus qu’aucun autre au XIXe siècle, au point qu’il envisage de le faire rentrer au conseil de l’Internationale.

Le 4 septembre 1870, Gustave Flourens rentre en France. Il écrit dans la Patrie en danger de Louis Auguste Blanqui. Il est vite désigné par ses hommes commandant du 63e bataillon de la garde nationale, un bataillon de Belleville. Il est ensuite élu commandant de l’ensemble des bataillons du 20e arrondissement. C’est à la tête de ces bataillons qu’il conduit l’insurrection du 31 octobre 1870 contre Trochu et le gouvernement de la défense nationale, accusés de capitulation. Cette insurrection, confuse, se heurte à la réaction des gardes nationaux des quartiers bourgeois et échoue. Flourens est arrêté le 4 décembre 1870 et enfermé à Mazas.

Mais son meilleur ami, Amilcare Cipriani, jeune socialiste italien dont il avait fait la connaissance en Crète, lors de l’insurrection, se présente à la porte de la prison dans la nuit du 20 au 21 janvier 1871 à la tête des bataillons de Belleville et fait délivrer le prisonnier et quelques autres futurs communards. Encore un épisode romanesque !

Après le 18 mars, il est naturellement élu à la Commune de Paris le 26 mars par le 20e  arrondissement. Mais il reste commandant de la 20e légion. Nommé général, il faut bien avouer qu’il aime parader à cheval en bel habit à revers rouges, à boutons dorés avec cinq galons d’or…

Mais l’homme reste plein de courage. Lors de l’offensive précipitamment organisée par la Commune le 3 avril, en réponse aux premières agressions et atrocités versaillaises, ses hommes de la 20e légion occupent l’aile droite de l’armée communarde. Leur avancée est spectaculaire : de Neuilly à Asnières, Bois-Colombes, Rueil puis Chatou et Bougival, conquis après de vifs combats.­Versailles n’est plus qu’à quelques kilomètres. Mais Flourens s’est isolé, les autres colonnes communardes n’ayant pas connu le même succès. Il faut ordonner la retraite. Pour sa part, Flourens ne s’y résigne pas. Lui et Cipriani s’attardent avec quelques hommes dans une petite auberge où un parti de gendarmes versaillais les surprend. Flourens doit se rendre après un court combat. Reconnu, il est assassiné d’un coup de sabre à la tête par un capitaine versaillais auquel Thiers donnera la Légion de déshonneur !

En 1864, il avait écrit ceci qui le résume assez bien : «Je ne juge jamais les hommes sur leur costume, je me sens honoré de presser la main qui travaille, je ne voudrais point toucher la main du courtisan qui tremble. Donne-moi la tienne.»

Jean-Louis Robert

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 19 Aug 2011 à 23:32

Portraits de communards

AUGUSTE BLANQUI (1805-1881) L’insurgé au fusil 
et à la plume d’acier (31)

par Bernard Duraud

Inlassable agitateur révolutionnaire 
de la monarchie à la IIIe République, 
Auguste Blanqui, dit l’Enfermé, a passé 
la moitié de sa vie en prison. Pour Jules Vallès, 
il est le « mathématicien froid de la révolte ».

L’ombre de Blanqui plane sur la 
Commune. Si son nom est celui de ceux qui n’en ont pas et représente un grand danger pour les versaillais, il en est le grand absent. Il est emprisonné le 17 mars1871, la veille de l’insurrection. Il est alors en fuite, loin de Paris, malade, recherché pour sa participation aux émeutes du 31 octobre 1870 à Paris. Thiers se réjouit à l’annonce de son arrestation à Loulié (Lot) : « Enfin, nous tenons le plus scélérat de tous ! » Le lendemain Blanqui est conduit à l’hôpital de Figeac, le jour même où la Commune de Paris est proclamée. Il est transféré à la prison de Cahors, mis au secret au fort du Taureau, dans la baie de Morlaix (où il écrit le seul livre publié de son vivant, l’Éternité par les astres. Hypothèse astronomique), puis condamné à la perpétuité, avant d’être incarcéré à Clairvaux, sa dernière prison. Il n’a probablement rien su de la Semaine sanglante.

Blanqui est reconnu par ses partisans comme la référence obligée de la Commune, plus tard par Karl Marx comme « la tête et le cœur du parti prolétaire en France » et un chef qui manquera aux communards, encore plus tard, par l’historien Maurice Dommanget, comme « l’un des ancêtres du communisme révolutionnaire ». Blanqui, le baroudeur intrépide que l’histoire révèle pour l’audace de ses conspirations, fait peur à ses adversaires, même à son propre camp, notamment à Barbès, l’ancien frère d’armes devenu l’ennemi irréconciliable. Pour Jules Vallès, dans l’Insurgé, il est « le mathématicien froid de la révolte et des représailles, qui semble tenir entre ses maigres doigts le devis des douleurs et des droits des peuples ». Sa filiation : la Révolution française, le Manifeste des Égaux de Babeuf et de Philippe Buonarroti qu’il côtoie, la Commune de Paris et… Marx, qui lui attribue nettement plus de mérites que son comparse Engels…

Il est originaire de Puget-Théniers, dans les Alpes-Maritimes. Étudiant en droit et en médecine sous la Restauration, Blanqui s’affilie, en 1824, à la Charbonnerie, qui complote la chute de la monarchie des Bourbons, et s’initie ainsi au monde souterrain des sociétés secrètes républicaines : les Amis du peuple, les Familles, les Saisons, les Justes… En soixante-seize ans d’une vie bien chargée, Blanqui ne cesse de lutter contre l’ordre établi. Lors des barricades de juillet 1830, il se hâte « à prendre le fusil et d’arborer la cocarde tricolore» pour renverser le roi Charles X. Sous la IIe République, de février à mai 1848, il anime la Société républicaine centrale, que fréquente Baudelaire. Il s’oppose au gouvernement provisoire, réclame l’ajournement des élections en organisant les manifestations de mars et avril, il prône alors une «République égalitaire» qui fera «disparaître la dernière forme de l’esclavage, le prolétariat», en mai, il tente de prendre le pouvoir…

Il le paie au prix fort. Condamné pour ses actes insurrectionnels sous les différents régimes, de la monarchie à la IIIe République, il a passé trente-six ans en prison, ce qui lui vaut le surnom emblématique de l’Enfermé, que lui a donné le biographe Gustave Geffroy. Il a connu les trahisons, les diffamations, des victoires et beaucoup d’échecs, des blessures, la clandestinité, le massacre de ses compagnons de lutte. Son obsession : «Que faire ?» Il prend les armes en effet, il enrage de voir les révoltes populaires se finir dans un bain de sang ou être confisquées par les bourgeois. Accusé, il se transforme en procureur, comme lors du procès des Quinze (janvier 1832) devant les Assises de la Seine où est également cité Raspail, pour délit de presse… Blanqui se proclame «prolétaire» : «Oui, Messieurs, c’est la guerre entre les riches et les pauvres : les riches l’ont voulu ainsi ; ils sont en effet les agresseurs. Seulement ils considèrent comme une action néfaste le fait que les pauvres opposent une résistance» (…) Il écrit et sa plume est d’acier : «Le devoir d’un révolutionnaire, c’est la lutte toujours, la lutte quand même, la lutte jusqu’à extinction.» «Qui a du fer a du pain (…) Pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d’arbres de la liberté, par des phrases sonores d’avocat, il y aura de l’eau bénite d’abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours» (Avis au peuple, le toast de Londres, le 25 février 1851).

À la prison de Sainte-Pélagie, en 1861, il reçoit de nombreux jeunes, dont Gambetta, Clemenceau, Tridon, Ranc. Certains de ses disciples vont l’aider, après son évasion et son exil à Bruxelles, à jeter les bases d’un parti clandestin, véritable armée secrète composée de professionnels de la révolution. En dépit de ses réclusions, Blanqui résiste sans jamais renoncer à ses idées, du fond de sa cellule, il déclare la guerre des rues, organise des barricades, écrit et publie les Instructions pour une prise d’armes, une sorte de vade-mecum de l’insurrection. En septembre 1870, lorsque disparaît le régime impérial, l’organisation révolutionnaire rassemble entre 2 000 et 3 000 membres, elle recrute dans tous les milieux, elle est fortement structurée, sous la houlette de son chef charismatique. On l’appelle alors familièrement «le Vieux».

Blanqui se méfie des constructions échafaudées par le socialisme utopique. Si la dictature révolutionnaire qui doit naître de la révolution a pour but ultime d’instaurer le «communisme», celui-ci ne saurait être le produit d’un système conçu d’avance : «Le communisme est une résultante générale et non point un œuf pondu et couvé dans un coin de l’espace humain par un oiseau à deux pieds.» La dictature révolutionnaire s’occupera de délivrer et de protéger les pauvres contre le joug des riches, de briser les instruments de la tyrannie bourgeoise, à commencer par la religion associée à l’obscurantisme (le journal Ni dieu ni maître, c’est de lui), l’armée, le pouvoir judiciaire et l’université obstacle à l’instruction. L’objectif est de conquérir le pouvoir, le reste, la république sociale sur laquelle flotterait le drapeau rouge, suivra… Blanqui sort de prison à soixante-quatorze ans, après avoir été élu député de Bordeaux sous les barreaux, mais le scrutin sera invalidé. Libre, il repart au combat. Mais l’homme est usé. L’esprit de révolte s’éteint le 5 janvier 1881. Une foule de plus de 100 000 personnes est présente au Père-Lachaise, elle vient au «Vieux», elle vient au mort.

Bernard Duraud

Source


Charles Beslay (1795-1878) Le rôle controversé du naïf bourgeois de la Commune (30)

par Pierre Duquesne

Au pire, il fut un des principaux responsables de la défaite de la Commune. Au mieux, il fut un naïf voulant concilier l’inconciliable : le capital et le travail, la Commune et la banque.

Rue après rue, exécutions après exécutions, obus après obus, le temps des cerises s’évanouissait dans des barricades fumantes, en ce 27 mai 1871. La Commune de Paris mourait ; Charles Beslay lui survivait. À soixante-seize ans, le doyen des communards regardait de sa fenêtre passer la féroce répression des versaillais, reclus, depuis le début de la semaine sanglante, sous les ors de la Banque de France !

Jusqu’au bout, le « père Beslay », ironisa Lissagaray, a été un « défenseur de la forteresse capitaliste ». L’attaque, sévère et définitive, ne s’abat pas sur cet homme simplement parce qu’il est « né du bon côté de la vie, celui des privilégiés, de la santé, de la sécurité, de ceux qui en ont encore pour longtemps à vivre » (1). Ni parce que ce fils de député fut envoyé dès son plus jeune âge à Londres dans le but d’apprendre le sens des affaires, avant d’être candidat à l’offre de soumission de la première ligne de chemin de fer, tête de pont du capitalisme triomphant. Encore moins parce que ce notable dont la devise était « honneur et profit » acheva une partie de la construction du canal de Nantes à Brest, au cours de laquelle il calma une insurrection ouvrière, et qui lui permis d’être élu député en 1830. Avec la fortune amassée, il fonda un atelier de construction de chaudières de locomotives à Paris, rue Popincourt, où il eut jusqu’à deux cents ouvriers à ses ordres.

Beslay était certes bourgeois, mais il était dévoué à la Commune (2). Ancien inspecteur du travail des enfants, passionné par la question sociale, ce républicain qui militait pour donner plus de place aux classes laborieuses et déshéritées évolua pas à pas vers le socialisme. Membre de l’Internationale peu après sa fondation, délégué auprès du comité central républicain des vingt arrondissements, il a signé le texte de l’Affiche rouge placardée dans Paris le 6 janvier 1871 pour appeler à la constitution de la Commune de Paris. Ce patriarche a été élu représentant à la Commune dans le 6e arrondissement de Paris sans même être candidat. À peine avait-il prononcé, privilège de l’âge, le discours inaugural de la Commune à l’hôtel de ville qu’il fut nommé délégué à la banque. Ancien patron d’industrie, Beslay était bien placé pour épauler Jourde et Varlin au conseil des finances. Rares étaient ceux, chez les communeux, à s’être penchés sur le système bancaire comme ce Breton qui conseilla de nombreuses associations ouvrières sous l’Empire. Après la faillite de son usine, en 1851, Beslay s’efforça, en vain, de créer une banque d’escompte appliquant les théories de Proudhon, dont il devint l’ami proche, et plus tard, l’exécuteur testamentaire.

Son rôle de mars à mai 1871 suscita toutefois la controverse. Véritable tampon entre l’Hôtel de Ville et la Banque de France, il insiste auprès du sous-gouverneur de la banque, toujours aux ordres de Versailles, pour obtenir les liquidités nécessaires au paiement des services de la ville de Paris et au versement de la solde des bataillons de la garde nationale. D’un autre côté, il refuse que la banque soit privée du bataillon spécial qui lui est affecté et s’oppose, écharpe rouge d’élu de la Commune en bandoulière, aux perquisitions de la banque qui, d’après le délégué à la guerre, Paul Grousset, « recèle un dépôt clandestin d’armes à tir rapide et constitue le véritable quartier général de la réaction au cœur de la Commune ». « Il fallait à tout prix que la banque restât debout », écrit-il dans la Vérité sur la Commune. S’emparer des 889 millions restant dans les coffres-forts aurait conduit, selon lui, à l’impression de nouveaux billets par Versailles et aurait transformé ceux de Paris en véritables assignats, sans aucune valeur.

D’où la philippique de Lissagaray adressée à Charles Beslay. « La forteresse capitaliste n’avait pas à Versailles de défenseurs plus acharnés, écrit-il dans son Histoire de la Commune de Paris. Les membres du Conseil dans leur comportement enfantin ne voyaient pas les vrais otages qui crevaient les yeux : la Banque, l’enregistrement et les domaines, la Caisse des dépôts et des consignations. Par là, on tenait les glandes génitales de la bourgeoisie, on pouvait rire de ses expériences, de ses canons, sans exposer un homme (…). Toutes les insurrections sérieuses ont débuté par saisir le nerf de l’ennemi : la caisse. La Commune est la seule qui a refusé. » Dans ses lettres à Kugelmann, Marx n’est pas moins tendre : « À elle seule, la réquisition de la Banque de France eût mis un terme décisif aux fanfaronnades versaillaises. »

La condamnation la plus terrible de Charles Beslay vint de Versailles, qui lui accorda un laissez-passer pour la Suisse pour avoir épargné la banque, puis du 17e conseil de guerre qui prononça un non-lieu. Coupable de la défaite de l’insurrection, il devenait officiellement traître à la Commune. Continuant de clamer sa fidélité à la Commune, Charles Beslay refuse de revenir en France, et reste « exilé volontaire » à Neuchâtel.

Réquisitionner la Banque de France n’avait pas été une seconde envisagé par cet internationaliste qui, s’il était présenté comme un disciple de Proudhon, ne partageait pas avec lui l’idée de supprimer les banques. Charles Beslay, qui se définissait comme un « socialiste libéral » (3), croyait à une association du travail et du capital. « Le capital représente la production accumulée et réalisée, le travail représente la production dans sa phase d’enfantement. Et ces deux enfants d’une même souche ne pourraient s’entendre ? »

Loin d’être une révolution socialiste, la Commune de Paris était tout au plus, pour ce Breton républicain, une révolution décentralisatrice parachevant la République jacobine de 1793. « L’affranchissement de la Commune de Paris, c’est, n’en doutons pas, l’affranchissement de toutes les communes de la République, a-t-il déclaré lors de sa proclamation. La Commune s’occupera de ce qui est local. Le département s’occupera de ce qui est régional. Le gouvernement s’occupera de ce qui est national. » En préservant la Banque de France, analysera Louise Michel, le « naïf » Beslay s’est trompé en croyant « garder la fortune de la France ». Peut-être aussi que cet homme, libéral sous la Restauration, député républicain en 1848, devenu socialiste sous Napoléon III, n’était-il pas assez mûr, à soixante-seize ans, pour faire basculer le vieux monde…

 

(1) Mes souvenirs 1830-1848-1870, Charles Beslay.

(2) Charles Beslay, le Bourgeois de la Commune 
(1795-1878), Philippe Richer, Éditions Dittmar.

(3) La Vérité sur la Commune, Charles Beslay, 1877.

Pierre Duquesne

Michel Bakounine (1814-1876) Aux quatre coins de l’Europe, il attise les braises révolutionnaires (29)

Par Cécile Rousseau.

Né aristocrate, il participe à toutes 
les révolutions et considère la Commune 
de Paris comme un véritable creuset 
pour ses théories anarchistes.

« Je suis un partisan de la Commune de Paris, qui pour avoir été massacrée, étouffée, dans le sang par les bourreaux de la réaction monarchique et cléricale, n’en est devenue que plus vivace, plus puissante dans l’imagination et dans le cœur du prolétariat de l’Europe. » Michel Bakounine écrit ses lignes au lendemain de la défaite de la Commune en mai 1871, exalté par l’expérience de la première révolution prolétarienne. Passionné par la cause du peuple, Bakounine naît pourtant dans une famille noble, en 1814 à Premoukhino au nord-ouest de Moscou. Son père, Alexandre Bakounine était seigneur et maître de douze cents serfs. Avec ces dix frères et sœurs, il grandit dans une atmosphère érudite. Mais culpabilise d’être né sous une bonne étoile, ce qu’il considère comme une injustice sociale. « L’indignation et la révolte furent les premiers sentiments qui se développèrent en moi. » À onze ans, il est profondément marqué par l’échec de la révolte des décembristes. Ces insurgés, porteurs d’idées constitutionnelles dans une Russie absolutiste, sont exécutés. Quatre d’entre eux sont membres de sa famille. Destiné à une carrière militaire, Bakounine déserte l’école d’artillerie de Saint-Pétersbourg et préfère les bancs de l’université de Moscou, où il explore la philosophie hégélienne. De 1842 à 1849, le bouillonnant Russe plonge à corps perdu dans les révolutions qui agitent le Vieux Continent. En 1848, il est à Bruxelles quand éclate la révolution de février en France. Plus de train. Qu’importe, il rallie à pied Valenciennes et saute dans un wagon. Sur place, l’apprenti agitateur est exalté, allant « à toutes les assemblées, réunions, clubs cortèges, promenades, démonstrations ; en un mot j’aspirais par tous mes sens et par tous mes pores l’ivresse révolutionnaire ».

Insatiable, il participe à l’insurrection de Prague puis se rend à Dresde en 1849. Arrêté, il est extradé en Russie. Dans les geôles de Saint-Pétersbourg, comble de l’humiliation, il doit se prêter à un exercice de contrition, en rédigeant des confessions pour le compte du tsar. Puis il est transféré à Tomsk en Sibérie. Bakounine épouse alors la jeune Polonaise Antonia Kwiatkowska. Il prend la poudre d’escampette en 1861 en passant par le Japon et les États-Unis, et regagne la terre de toutes les révoltes : l’Europe. Arrivé à Londres, il reprend vite son activisme. Il participe à l’expédition en Pologne des émigrés polonais de Londres et de Paris, qui échoue. En juillet 1868, Il adhère à la 
Ire Internationale, l’Association de l’internationale des travailleurs (AIT). En 1869, au congrès de Bâle, Bakounine noue des liens avec des militants de premier plan de la future Commune de Paris, comme Eugène Varlin, qu’il convertit à ses idées. Ce révolutionnaire, « partisan de cet excellent et bienfaisant désordre », est favorable de l’abolition d’un État jugé autoritaire. Au fur et à mesure que s’affirme son tempérament anarchiste, ses rapports avec Karl Marx, autre membre historique de l’alliance, font des étincelles. Le choc est total entre le fédéralisme bakouninien et le centralisme démocratique marxiste. Parallèlement, en France, l’Empire se meurt. L’armée française capitule le 2 septembre contre la Prusse. À Lyon, la République est proclamée le 4 septembre 1870 avant même que Paris ne le fasse. Bakounine se précipite dans la ville. Le 17 septembre 1870, le principe d’un « comité central du salut de la France » composé de républicains et de militants de l’Internationale est adopté. Bakounine pousse les Lyonnais à l’insurrection populaire, ce qui constituera un véritable coup d’essai avant la Commune de Paris. Un appel, rédigé entre autres de la main de l’anarchiste russe, déclare : « La machine administrative et gouvernementale de l’État étant devenue impuissante est abolie » mais propose aussi un emprunt forcé, la peine de mort contre les riches fugitifs. Le 28 septembre, des milliers d’ouvriers affluent sur la place des Terreaux. Bakounine s’introduit dans l’hôtel de ville, mais le coup de force échoue. Les gardes nationaux affluent et dispersent les ouvriers désarmés. Et la révolte s’éteint.

Las de ce nouvel échec, Bakounine fuit à Marseille et rejoint Gènes. Il garde la certitude qu’un soulèvement populaire est proche. Mais doute qu’il puisse éclater en France. C’est en exilé qu’il commente la Commune de Paris après sa défaite en mai 1871. Il y voit avant tout la confirmation de sa théorie sur l’abolition de l’État. « J’en suis le partisan surtout parce qu’elle a été la négation audacieuse bien prononcée de l’État. C’est un fait historique immense que cette négation de l’État se soit manifestée précisément en France, qui a été jusqu’ici par excellence le pays de la centralisation politique, et que ce soit Paris, la tête et le créateur historique de cette civilisation française, qui en ait pris l’initiative. » Si l’anarchiste ne semble pas avoir cru en la pérennité de la Commune, il la considère bien comme un soulèvement spontané des masses populaires. « La Commune a duré trop peu de temps et elle a été trop empêchée dans son développement intérieur par la lutte mortelle qu’elle a dû soutenir contre la réaction de Versailles, pour qu’elle n’ait pu, je ne dis même pas appliquer mais élaborer théoriquement son programme socialiste. D’ailleurs, il faut bien le reconnaître, la majorité des membres de la Commune n’étaient pas proprement socialistes, et s’ils se sont montrés tels, c’est qu’ils ont été invinciblement entraînés par la force irrésistible des choses, par la nature de leur milieu, par la nécessité des leurs positions, et non par leur conviction intime. Ainsi, les socialistes, à la tête desquels se place naturellement notre ami Varlin, ne formaient dans la Commune qu’une infime minorité. (…) Nos amis socialistes de Paris ont pensé qu’elle ne pouvait être faite, ni amenée à son plein développement que par l’action spontanée et continue des masses, des groupes et des associations populaires. » L’influence des idées de Bakounine dans la Ire Internationale trouve alors son point culminant. Ainsi, Marx, dans la Guerre civile en France, qui donne sa vision de la Commune de Paris, modifie sensiblement le rôle de l’État dans les révolutions. Mais leur bataille idéologique aboutit pourtant à l’exclusion de Bakounine en 1872 de l’AIT. Le révolutionnaire enfiévré, meurt le 1er juillet 1876 à Berne en Suisse. Usé par les soubresauts de l’histoire.

Cécile Rousseau

Source


Edité par T 34 - 19 Aug 2011 à 23:33
Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 21 Aug 2011 à 18:16

Portraits de communards

Prosper-Olivier   Lissagaray (1838-1901) Écrire l’histoire des vaincus (32)

Journaliste, duelliste et révolutionnaire, Lissagaray est avant tout un grand historien. Celui grâce à qui un témoignage fidèle
de la Commune nous est parvenu.

L ’histoire est écrite par les vainqueurs. Prosper-Olivier Lissagaray a eu sur le vif l’intuition de l’importance de la postérité de la Commune de Paris car « le vainqueur guettera la moindre inexactitude pour nier tout le reste ». Donc avec rigueur et autant de passion qu’il en a mises sur les barricades, il a enquêté, rassemblé documents et témoignages pour publier, dès 1876, la première édition de son Histoire de la Commune de 1871 (1). Ouvrage immédiatement devenu une référence.

Son œuvre écrite profite avant tout de la méthodologie du grand journaliste qu’il fut. Lissagaray a dirigé de nombreux journaux. Des titres engagés, de combats aux noms évocateurs, comme l’Action, Rouge et noir et surtout la Bataille. Il a même fait revivre le Tribun du peuple, en mai 1871, dans lequel il s’écriait : « Au feu maintenant ! Il ne s’agit plus de crier : vive la République ! mais de la vivre ! » Et il a joint l’action politique à l’engagement de sa plume.

Comme beaucoup de communards, c’est en montant à Paris qu’il se politise réellement. Il est arrivé dans la capitale en 1860, à vingt-deux ans, de son Gers d’origine. Cultivé et déjà solide écrivain, il s’attaque d’abord à Alfred de Musset, « homme sans opinion, sans conviction, sans principes », à qui il dénie le droit d’incarner la jeunesse et l’esprit du temps. Ses conférences étaient dans un premier temps purement littéraires. Mais à force de fréquenter régulièrement Jules Vallès et Élisée Reclus, Lissagaray se radicalise. Et dès 1868, il est de tous les combats, de toutes les luttes sociales. Il s’autoproclame «champion de la république» et n’hésite pas à provoquer en duel les fidèles de l’Empire. Il a vaincu son propre cousin, Paul de Cassagnac, en un duel resté dans les annales. Lorsqu’il laisse son fleuret au fourreau, c’est sa plume qu’il dégaine pour multiplier les brûlots, provocations et incitations à la violence contre le Second Empire. Les condamnations s’enchaînent alors, «excitation à la haine du gouvernement» est un chef d’inculpation récurrent. Il ne sort de prison que pour y retourner aussi vite… Jusqu’en mai 1870, date à laquelle il préfère s’exiler à Bruxelles plutôt que d’encourir une peine d’un an pour avoir exalté le meurtre d’un policier.

Le 18 mars 1871, il rentre à Paris et met désormais sa plume comme son épée au service exclusif de la Commune révolutionnaire. Informant, publiant, haranguant. Dans ses articles, il prône la radicalité, refuse toute négociation avec le Triumgueusat, ainsi qu’il appelle Favres, Thiers et Picard. Il réclame l’établissement rapide d’un programme clair de la Commune, pour mobiliser les Français. Et que les paysans s’instruisent, qu’ils puissent rejoindre les ouvriers dans la lutte. Prosper-Olivier Lissagaray milite pour la suppression des classes et l’émancipation des travailleurs.

Pendant la Semaine sanglante, il se bat sur les barricades de Belleville, jusqu’au bout. Il en tirera un impressionnant reportage : «Huit journées de mai derrière les barricades». Et lorsqu’il y écrit : «La dernière barricade des journées de mai est rue Ramponneau. Pendant un quart d’heure, un seul fédéré la défend. Trois fois il casse la hampe du drapeau versaillais arboré sur la barricade de la rue de Paris. Pour prix de son courage, le dernier soldat de la Commune réussit à s’échapper.» Difficile de ne pas croire qu’il s’agissait de lui.

Car Lissagaray parvient à s’enfuir. D’abord à Bruxelles, où il publie la première version de son Histoire de la Commune de 1871, justement sous-titrée : «Pour qu’on sache». C’est en Belgique qu’il apprend, le 18 juin 1873, qu’il est condamné en France à la déportation par contumace. Il part ensuite à Londres, où il fréquente assidûment Eleanor, la troisième fille de Karl Marx. C’est elle qui traduit sa principale œuvre en anglais. Mais des divergences, en premier lieu politiques, l’ont éloigné du père du Capital et de la convoitée. Prosper-Olivier Lissagaray est en effet plutôt de sensibilité anarchiste, proche des blanquistes anticléricaux. Tensions qui se sont muées en haine lorsque ses fiançailles avec Eleonor ont été brisées.

Sur la liste des amnistiés du 14 juillet 1880, Lissagaray rentre en France. Il partage alors son temps entre le journal, la Bataille, politique et sociale, et l’éternel remise sur l’ouvrage de son Histoire de la commune. Lissagaray est historien rigoureux, sans cesser d’être partisan. Il rassemble les faits, collecte les témoignages, les classe, les hiérarchise. Et tire des conclusions. Et bien qu’amoureux de la Commune, il n’en est pas moins lucide et sévère. Ne pas avoir occupé le mont Valérien, avoir hésité à marcher sur Versailles, avoir trop tardé à couvrir Paris d’un réseau de barricades… Autant de fautes militaires qu’il repère et condamne. Il n’épargne pas non plus certains travers politiques comme la mollesse du commandement, le désordre dans l’administration… Mais surtout il déplore d’avoir, par un scrupule de légalité déplacé en période révolutionnaire, respecté la banque, dont les millions pouvaient tout sauver ! Il en pointe sévèrement cette absurdité : «La Commune abolit le budget des cultes… et resta en extase devant la caisse de la haute bourgeoisie qu’elle avait sous la main.» Mais l’Histoire de la Commune est surtout un hymne à la gloire des ouvriers parisiens en même temps qu’une déclaration d’amour à la ville de Paris «qui avait fait trois Républiques et bousculé tant de dieux».

Lissagaray n’a pas perdu sa verve dans ses vieilles années. Il dirige le seul journal révolutionnaire de Paris, la Bataille, qui paraît par intermittence jusqu’en 1893. Journal dédié à la défense des travailleurs, il attaque successivement et avec vigueur Jules Ferry, qualifié de «roi» et son dauphin Clemenceau, puis enfin Boulanger, qu’il considère comme une réelle menace pour la République. Lissagaray s’éteint peu après, en 1901. Pour son incinération, deux mille personnes saluèrent la mémoire du grand homme qu’il fut.

(1) Disponible en ligne sur Gallica.

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 24 Aug 2011 à 22:00

Portraits de communards

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) Un penseur aux origines 
de l’anarchisme (33)

 

Par Mehdi Fikri

Philosophe, journaliste, élu, banquier, génial touche-à-tout, Pierre-Joseph Proudhon eut de nombreux disciples pendant la Commune. parmi eux, Varlin, Vallès, Malon, Courbet.

Sa « plus glorieuse campagne » fut 
un échec. En 1848, à l’aube de la IIe République, Pierre-Joseph Proudhon monte au front. Il ne prend pas les armes, non. Ce révolutionnaire pacifiste n’a jamais pensé la prise du pouvoir sur le mode insurrectionnel. Il se fait banquier. Son idée est d’utiliser l’économie comme levier pour changer la société. Le 10 mai 1848, il publie dans le Représentant du peuple un projet de constitution de banque d’échange, proposant un crédit mutuel et gratuit. Roublard, le journaliste engagé accompagne le texte d’une liste de noms de personnalités censées avoir accepté de participer au comité d’étude. Ce qui est complètement faux. Le 31 janvier 1949, la Banque du peuple est créée, Proudhon en est le gérant. Le capital de l’établissement est fixé à 5 millions de francs et 50 000 francs sont jugés nécessaires pour commencer l’entreprise. Près de 40 000 personnes souscrivent à l’établissement, mais ce ne sont que des petits porteurs. La Banque du peuple menace rapidement de péricliter. Coup de chance, avant la banqueroute, Proudhon est condamné le 28 mars 1849 à trois ans de prison pour attaque contre le président de la République. Contraint à l’exil, il liquide l’entreprise et sauve la face. Pour lui, l’opération est un succès : il a semé dans les esprits l’idée du crédit gratuit et du mutuellisme. Un système d’échange où l’emprunteur ne rend que ce qu’il a consommé, en contradiction totale avec la loi de l’offre et de la demande.

Pierre-Joseph Proudhon n’est pas de ces penseurs qui ont pris la misère pour sujet conceptuel, du haut de leurs origines bourgeoises. Enfant de la pauvreté, il a très souvent admis au cours de sa vie que tout ce qu’il savait, il le devait au désespoir. Fils d’un tonnelier et d’une cuisinière, il est gardien de bœufs à cinq ans, garçon de cave à douze ans, puis ouvrier typographe, chômeur. Autodidacte, il publie en 1837 un premier écrit, Essai de grammaire générale. Remarqué par l’académie de Besançon, il reçoit en 1838 la bourse de la pension Suard. Devant le jury, le jeune homme, aux options politiques déjà bien affûtées, déclare que la bourse lui permettra de «travailler sans relâche, par la philosophie et par la science, avec toute l’énergie de sa volonté et la puissance de son esprit, à l’affranchissement de ses frères et compagnons».

Très vite, il touche à tout : l’économie, la morale, le théâtre, la peinture, la linguistique. Mais aussi la théologie, car cet ennemi de l’Église est fasciné par le christianisme. En 1840, il adresse à l’académie de Besançon un mémoire fameux, qui faillit lui valoir la suspension de sa pension : La propriété, c’est le vol. Une formule choc, souvent mal comprise. La propriété dénoncée par Proudhon n’est que la propriété immobilière, celle de l’instrument de travail qui, selon lui, doit être accessible à tous. A contrario, il estime que la propriété privée individuelle garantit contre l’emprise de l’État. De même, Proudhon défend la concurrence, comme gage de stimulation, dans une économie socialiste. En parallèle, il développe une théorie politique foncièrement antigouvernementale, prônant le fédéralisme, via la constitution de réseaux horizontaux et l’autogestion de petites structures gouvernées par l’élection.

Dans une pensée faite de plis, d’allers-retours, Proudhon cherche une voie médiane entre le matérialisme et l’idéalisme. Et refuse la contradiction systématique entre bourgeoisie et prolétariat. Pour Karl Marx, cela fait de lui le complice objectif de l’écrasement de la classe ouvrière. Entre Marx, penseur systémique, et Proudhon, polémiste pragmatique, l’affrontement est rude. Le premier tacle l’aspect désordonné de la pensée du père des anarchistes, «le gauche et désagréable pédantisme de l’autodidacte qui fait l’érudit, de l’ex-ouvrier qui a perdu sa fierté de se savoir penseur». «Proudhon veut planer en homme de science au-dessus des bourgeois et des prolétaires. Il n’est que le petit-bourgeois, ballotté constamment entre le capital et le travail, entre l’économie politique et le communisme», écrit le philosophe allemand. Proudhon, de son côté, raille l’idée communiste d’une organisation globale de la société et dénonce le messianisme millénariste de la lutte des classes, condamnant le socialisme à «un perpétuel ajournement». Sous le Second Empire, les deux hommes participent ensemble à la création de la Ire Internationale socialiste, qui sera le théâtre de leur division.

Parfois, Proudhon s’égare. Élu représentant de la Seine à l’Assemblée constituante de 1848, il se prononce contre le divorce et l’abolition de la peine de mort. Il y a plus rance encore. En accord avec le racisme de son temps, Proudhon fait preuve, notamment dans ses Carnets, d’un antisémitisme féroce. D’une dure misogynie aussi. Dans son ouvrage la Pornocratie, ou 
les femmes dans les temps modernes, il s’oppose à toute lutte féministe et toute égalité sociale 
de l’homme et de la femme.

Reste que les classes laborieuses lui sont 
reconnaissantes d’avoir été fidèle à son serment d’écrire pour elles. Ainsi, en 1851, le maire conservateur de Gonfaron explique au préfet du Var avoir refusé à plusieurs pères de famille l’inscription du prénom Proudhon qu’ils voulaient donner à leurs enfants. Après sa mort, ses idées réapparaissent, à intervalles réguliers. Lors de la Commune, six ans après son décès, les «fédéralistes» (Varlin, Vallès, Malon, Courbet) se réclament de lui. Le «proudhonisme» revient lors de la crise parlementaire du début du XXe siècle, dans celle des années 1940 et dans la vague protestataire de 1968. Selon la biographe Anne-Sophie Chambost, «si le dilettantisme de certains auteurs en fait des penseurs des époques de prospérité, la tension qui anime l’œuvre de Proudhon en ferait plutôt un auteur des temps de crise». Souvent caricaturé et encore mal édité, Proudhon mérite d’être relu sereinement.

Mehdi Fikri

Source


Jean-Baptiste Clément (1836-1903). Soif de revanche, faim de futur (34)

Par Thomas Lemahieu

« Quand on parle au peuple qui ne connaît pas très bien son Bescherelle, il faut se servir de mots connus », encourageait le plus célèbre chansonnier avant la Commune.

Sauf des mouchards et des gendarmes

On ne voit plus par les chemins

Que des vieillards tristes aux larmes

Des veuves et des orphelins.

Paris suinte la misère,

Les heureux même sont tremblants,

La mode est au conseil de guerre

Et les pavés sont tout sanglants.

 

La nuit est tombée sur la Commune. Au quai de la Rapée, de la mansarde où il se terre entre le 29 mai et le 10 août 1871, Jean-Baptiste Clément n’en peut plus. Tous les soirs, ces arrestations, ces cris de femmes, d’enfants, la mitraille ordinaire, obscènes feux de la réaction qui fête sa victoire. Dans Paris, le vieux monde des versaillais arrache le cœur du nouveau. «J’en éprouvais plus de colère et de douleur que je n’en avais ressenties pendant les longs jours de la lutte», glisse-t-il plus tard. Pour le citoyen Clément qui en fera une chanson, la Semaine sanglante dure encore des mois, pas comme le Temps des cerises, si fugace à la fin mai, ce temps qu’il avait rimaillé déjà, en 1866 exactement, avec le succès qu’on connaît encore cent cinquante ans plus tard. C’est de ce temps-là qu’il garde au cœur, Jean-Baptiste, une plaie ouverte.

Oui mais…

Ça branle dans le manche.

Ces mauvais jours-là finiront.

Et gare à la revanche

Quand tous les pauvres s’y mettront !

Toute sa vie, Clément aura cherché à hâter la fin de ces mauvais jours-là. Avant même la Commune, installé sur la butte Montmartre, le jeune homme prend le parti des sérénades rustiques et de la poésie bucolique, mais souvent, même dans ces «chansons du morceau de pain» comme il les désigne, c’est le refrain de la révolution qui survient. «Comme en Quatre-vingt-neuf/le peuple est au supplice/On n’a rien fait pour lui/Au nom de la justice/il est temps aujourd’hui/que les serfs des usines/de la terre et des mines/aient leur Quatre-vingt-neuf», gazouille-t-il, par exemple, au milieu des années 1860. Pour Jean-Baptiste Clément, les ritournelles sont comme de «vaillantes insurgées» qui doivent «aller réveiller les cœurs endormis de tant de femmes outragées et de tant d’hommes trop soumis».

«Non seulement jusqu’ici le peuple n’a jamais travaillé pour lui, mais encore il a toujours chanté pour les autres, observera-t-il ensuite. Il est temps qu’il ait enfin ses chansons et qu’il ne chante plus que les siennes.» Cette conception propagandiste, de plus en plus affirmée dans ses chansons comme dans ses articles pour les journaux, lui vaut, évidemment, les foudres des messieurs de la censure impériale. Les amendes et les condamnations pleuvent : le poète s’y soustrait, à plusieurs reprises, en s’exilant à Bruxelles, mais il finit par être arrêté en mars 1870, condamné à un an de prison au total pour «provocation à commettre des crimes» et écroué à Sainte-Pélagie.

Peu friand, dans ses écrits tout au long de sa vie, des controverses qui agitent le mouvement ouvrier naissant, guère porté sur l’économie politique – il raillera fréquemment les intellectuels, craignant que, avec leurs doctrines, ils ne deviennent de nouveaux «directeurs de conscience» –, Jean-Baptiste Clément, libéré en septembre 1870 et élu ensuite représentant de Montmartre au comité central de la Commune, s’occupera avant tout du ravitaillement, de la paie des fédérés, des opérations de police contre les espions versaillais. Il ira jusqu’au bout, jusqu’aux dernières cartouches tirées sur l’ultime barricade rue de la Fontaine-au-Roi, le 28 mai 1871, avec «le bataillon du désespoir» – selon sa terrible expression – qui avait «l’intention bien arrêtée d’aller finir en plein Paris».

Quelques années plus tard, après un long exil à Londres, puis l’amnistie en France, le chansonnier repart à la charge. «Il faut qu’au jour de la bataille sociale, on sache bien qu’on expose sa vie, non seulement pour faire triompher telle ou telle devise, mais surtout pour conquérir son droit à l’existence, écrit-il dans son brûlot mi-amer mi-piquant la Revanche des communeux (publié en 1886). Il ne suffit pas – et juin 1848, et mai 1871 nous en ont donné la preuve – d’avoir le cerveau bourré d’excellents arguments, de projets et de solutions plus ou moins économiques ; il ne suffit même pas d’être armé jusqu’aux dents, d’avoir à sa disposition des arsenaux, des canons, des mitrailleuses et des munitions, si l’on manque du sens pratique de la révolution.»

Pour Clément, tout le programme tient là. Pendant des années, mandaté par le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR) de Jean Allemane, il ira donc dans les campagnes et surtout les usines, promener le drapeau de la Commune, convertir les prolétaires aux idées d’émancipation, allumer les étincelles de la révolution sociale. C’est dans le département des Ardennes que son action inlassable aura le plus marqué les esprits : entre 1885 et 1893, il participe aux grèves dans les grosses boutiques de la vallée de la Meuse et aide à la création des chambres syndicales chez les métallos et les ardoisiers. À cette époque, il édite une série de libelles intitulés Questions sociales à la portée de tous. «N’étant pas un doctrinaire, et voulant surtout faire œuvre de propagandiste en restant à la portée de tous par une forme simple, humaine, persuasive, reposant sur des arguments sérieux et des preuves irréfutables, je fais appel aux citoyens dévoués, écrit-il, et je leur demande de m’aider à propager ces brochures parmi nos camarades de travail, à qui nous ne saurions trop répéter : qu’ils ne sont aux prises avec la misère que parce qu’ils sont victimes des injustices sociales, et qu’il ne tient qu’à eux de les faire disparaître.»

En janvier 1903, un mois avant de disparaître, harassé par des décennies de privations, Jean-Baptiste Clément s’exprime une dernière fois dans la Petite République dirigée par Jaurès. «Si certaine circonstance ne me retenait à Paris, c’était mon rêve de terminer ma vie en m’allant de village en village, la canne à la main, sur le dos mon bissac bourré de brochures, faisant partout sur mon passage une causerie dans l’arrière-boutique d’un cabaret, dans un préau d’école, ou dans la salle d’une mairie, quand on me l’aurait accordée, et cela le soir, dans la journée, avec le premier coup de cloche annonçant les vêpres. […] Je n’aurais rien demandé au gouvernement, si ce n’est de ne pas être arrêté ni condamné comme vagabond.»

Oui mais…

Ça branle dans le manche…

Thomas Lemahieu

Source
Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 29 Aug 2011 à 23:52

Portraits de communards

Léodile   Bera (dite   André   Léo   -   1824-1900) Écrire, combattre, être femme (37)

par Maurice Ulrich.

« Vive la Bourse, la France se meurt  ! » écrivait, pendant le siège de Paris, la journaliste, romancière et féministe qui prit une part active à la Commune, aux côtés de Louise Michel.

« On a flétri du nom d’assassins les assassinés, de voleurs, les volés, de bourreaux les victimes. » Le 27 septembre 1871 à Lausanne, au cinquième congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, ces mots sont ceux de la romancière et journaliste André Léo, un pseudonyme littéraire, construit avec le prénom de ses deux enfants. Quatre mois après la Commune, dans son discours intitulé la guerre sociale, elle défend ses combattants et ses combattantes dont elle fut, elle fustige les versaillais. Elle dénonce un véritable complot contre le peuple jusqu’à ce qu’il se concrétise dans le massacre des Parisiens, transformant la capitale en « un immense abattoir humain ».

L’histoire officielle n’a jamais cessé de se venger de la Commune. Par la haine, par la caricature et par le silence. L’histoire révolutionnaire elle-même a laissé peu de place aux femmes. André Léo, pourtant, fut une belle et grande figure. Féministe qui se bat très tôt pour l’égalité des salaires mais aussi pour le droit des femmes à aimer librement, anarchiste qui n’hésite pas à critiquer Bakounine aussi bien que Marx, proche de Louise Michel avec qui elle fonde en 1869 la Société de revendication des droits de la femme. Collaboratrice également du journal le Droit des femmes, elle y combat les thèses de Proudhon qui a prétendu justifier de façon scientifique l’infériorité des femmes dans tous les domaines. « Lorsque l’intelligence de la femme aura cessé d’être enfermée systématiquement dans les premiers moules de la conception humaine ; quand on lui aura rendu l’air et la liberté ; quand elle recevra une instruction semblable à celle de l’homme… Alors nos physiologistes pourront reprendre leurs balances et recommencer leurs calculs. » « On ne naît pas femme, on le devient », écrira Simone de Beauvoir bien plus tard.

Léodile Bera naît le 18 août 1824 à Lusignan, dans la Vienne, lieu de résidence de la fée Mélusine qui a la particularité de se transformer le soir en serpent à l’abri des regards. Son grand-père fut un révolutionnaire, créateur en 1791 de la Société des amis de la Constitution, son père a été officier de marine puis est devenu juge de paix. Elle vit dans un milieu cultivé de la moyenne bourgeoisie, profite de la bibliothèque familiale. En 1851, elle publie son premier roman, Une vieille fille, qui sera suivi de nombreux autres qui vont lui assurer une réelle notoriété dans le monde des lettres. Son inspiration est à certains égards proche de celle de George Sand. Dans Une vieille fille, le jeune héros finit par épouser une femme plus âgée dont il est devenu amoureux, comme François le Champi chez Sand. Elle aime aussi les paysans, qu’elle pare de bon sens et de simplicité, d’une sorte de vérité dans leur proximité avec la terre. Elle les défendra à juste titre contre Bakounine et d’autres qui ne veulent voir en eux que des rustres et des lourdauds. La même année que paraît Une vieille fille, elle épouse Pierre Grégoire Champseix, un journaliste et intellectuel progressiste, rédacteur de la Revue sociale. Ils ont deux enfants donc, et vivent en Suisse, mais Pierre Grégoire meurt en 1863. André Léo vit de sa plume, comme romancière et journaliste. Dans la Coopération, elle publie, en 1867, des reportages sur le travail, comparant en particulier les salaires des hommes et ceux des femmes. Dans les campagnes, pour les hommes, un franc la journée avec la nourriture alors que « pour les femmes, le prix varie de 40 à 50 centimes avec la nourriture. (…) Dans les villes, pour les ouvrières, la journée est la même que celle des pauvres femmes des campagnes, 40 à 50 centimes. Cela est dû au travail des couvents, qui jettent à prix réduit sur le marché d’énormes quantités de linge confectionné. » Elle plaide et milite également pour la création d’associations ouvrières, à la fois pour de meilleures conditions de travail et pour la formation intellectuelle et morale des associés.

Revenue à Paris, elle assiste avec 200 000 personnes aux obsèques du journaliste Victor Noir, progressiste et républicain tué en duel. Le climat est tendu. Elle est avec Louise Michel. Elle est habillée en homme avec un poignard caché sous ses habits. Quelques mois plus tard, toujours avec Louise Michel, elle lance une pétition pour sauver des blanquistes condamnés à mort. Les exécutions seront renvoyées, deux jours avant la chute de l’empire. Pendant la guerre avec la Prusse, elle milite au sein du Comité de vigilance de Montmartre. Le 18 septembre 1870, toujours avec Louise Michel, elle manifeste à l’hôtel de ville pour demander des armes pour Strasbourg assiégée. Toutes deux sont arrêtées puis libérées. Elle fonde le journal la République des travailleurs et critique avec le culte des chefs « le fétichisme politique », conséquence « du fétichisme religieux ». Elle en appelle sans cesse au peuple face à ces belles fortunes « pétries de tes misères, de la souffrance de ta femme, de la mort de ton enfant… Vive la Bourse ! La France se meurt » !

Elle est évidemment avec la Commune dès le 17 mars, comme journaliste toujours, oratrice, membre du Comité des citoyennes du 17e arrondissement, de l’Union des femmes pour la défense de Paris et le soin aux blessés qui est aussi la section féminine française de l’internationale… Elle s’efforce de faire comprendre ce qui se passe à Paris à la province et publie, à 100 000 exemplaires, un appel « Aux travailleurs des campagnes » : « Frère, on te trompe, nos intérêts sont les mêmes. (…) Si Paris tombe, le joug de la misère retombera sur votre cou. » Dans les débats de la Commune même, elle se prononce pour la lutte armée, face aux versaillais : « Il n’est aucune conciliation qui ne serait une trahison à la cause républicaine. » Mais quand la Commune décide de supprimer les journaux d’opposition, elle demande le respect inconditionné de la démocratie : « Si nous agissons comme nos adversaires, comment le monde choisira-t-il entre eux et nous ? »

En exil, elle poursuivra ses activités de journaliste et d’oratrice politique avant de reprendre, en 1876, une carrière encore plus intense de romancière, publiant également en feuilleton, dans le Siècle. Elle ne dérogera jamais de son engagement féministe et de gauche. Léodile Bera est morte le 20 mai 1900. Elle est enterrée au cimetière d’Auteuil, à Paris, près de son époux et de ses deux enfants.

Maurice Ulrich

Source


Félix Pyat (1810-1889) Orateur hors pair aux emportements décriés (35)

Par Sébastien Crépel

Le Berrichon Félix Pyat a consacré sa vie et ses talents oratoires à toutes les révolutions de son siècle, des journées de 1830 à la Commune, sans rien céder aux critiques de ses pairs.

S’il avait existé un Livre des records en 1870, nul doute que Félix Pyat aurait pu prétendre y entrer, eu égard à son incroyable casier judiciaire. Un rapport de police consigné aux Archives nationales dresse un court bilan des condamnations de Félix Pyat, qui témoigne de son infatigable activisme républicain et socialiste. De 1849 jusqu’à la révolution du 4 septembre, le journaliste et dramaturge berrichon avait été frappé par toutes les juridictions existantes. Pyat, recense le rapport de police, « comptait à son passif 21 200 francs d’amende, une condamnation à la déportation, vingt-neuf ans et cinq mois de prison, cinq ans de surveillance et dix ans d’interdiction » du territoire national. Autant de peines que Félix Pyat ne purgera pas, préférant l’exil aux prisons de Napoléon III.

Lorsqu’éclate la Commune de Paris, Félix Pyat, âgé de soixante ans, a déjà une solide expérience de militant révolutionnaire, commencée dans l’opposition au gouvernement de Charles X. Volontiers provocateur, de son vrai nom Aimé Félix Pyat (Félix était le prénom de son père, avocat royaliste), né en 1810, à Vierzon, commença sa « carrière » politique à dix-neuf ans. Encore étudiant en droit, il participe à un banquet organisé par les étudiants du Cher, dont il est originaire. Au cours du repas, Pyat entreprend de remplacer un buste du roi Charles X par un autre de La Fayette. Se levant de table, il porte alors un toast, en pleine Restauration, à… la Convention. L’épisode résume déjà le caractère de l’homme, brillant orateur mais dont le penchant pour les effets de tribune agacera aussi ses contemporains. Une fois diplômé, le jeune Félix Pyat renonce vite au métier d’avocat pour se lancer dans ce qui sera la passion de sa vie : la littérature et le journalisme. Après avoir frotté sa plume dans les publications les plus avancées de son époque, il se rend célèbre comme auteur d’une pièce de théâtre, le Chiffonnier de Paris.

Mais très vite le virus de la politique et de la révolution le rattrape. Pyat participe aux journées de février 1848 contre la monarchie de Juillet et devient un des hommes clé de la IIe République naissante, nommé commissaire du gouvernement provisoire dans le département du Cher. Aux élections du 23 avril 1848, il est élu à l’Assemblée constituante, puis en 1849 à la législative, où il siège dans la minorité socialiste. Il se distingue en prononçant un discours flamboyant resté célèbre sur le droit au travail au banquet démocratique et socialiste des écoles de Paris, le 3 décembre 1848. Pour Pyat, la IIe République n’est pas encore la République, c’est « une royauté moins le nom, un empire moins la gloire », car « la République, c’est la solidarité, (...) c’est la liberté. Or, celui qui n’a pas, est esclave de celui qui a ».

Homme d’action autant que de discours, il s’oppose au glissement toujours plus à droite du régime que marque l’élection de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, le 10 décembre 1848. Le 13 juin 1849, il participe à la manifestation contre l’expédition de Rome, expédition française en Italie en soutien au pape Pie IX contre la République romaine. La manifestation échoue, la répression fait huit morts et les meneurs, dont Ledru-Rollin et Pyat, sont condamnés par la Haute Cour et par contumace à la déportation.

Commence alors pour Félix Pyat une longue vie de proscrit durant plus de vingt ans, affermissant ses convictions socialistes et révolutionnaires dans sa lutte contre l’Empire. En exil à Londres, il fonde la Commune révolutionnaire, et rédige et diffuse des textes appelant à l’insurrection. En 1853, il est à nouveau condamné par contumace à dix ans de prison pour son concours à un projet d’assassinat de l’empereur. En 1864, il adhère à l’Internationale, où il ne se fait pas que des amis, Karl Marx, se plaignant dans une lettre à Engels de ses « effets de théâtre ».

Rentré en France à la faveur d’une loi d’amnistie, en 1869, Félix Pyat réussit la prouesse de cumuler, en dix-sept jours, pas moins de quatre nouvelles condamnations à dix-sept mois de prison pour délit de presse. Mais rien ne l’arrête. Après l’assassinat de Victor Noir, sa conviction est définitive : il n’y a pas d’autre issue que l’insurrection. « Les barricades de la pensée ne doivent pas dispenser des autres », écrit-il, le 6 janvier 1870. Le 19 juillet 1870, une nouvelle condamnation le frappe, cette fois à cinq ans de prison, pour participation au complot contre l’Empire.

Quand s’écroule l’Empire après la défaite de Sedan, Pyat continue la lutte dans le cadre de la République. Le 27 octobre 1870, il dénonce la capitulation de Bazaine et échappe de peu à l’assassinat. Élu député aux élections du 8 février 1871, il est un homme populaire et influent quand éclate la Commune, et porte toujours beau, « la taille élevée (…), la chevelure épaisse, le regard étonnamment vif », dit de lui Maxime Vuillaume, dans ses Cahiers rouges, souvenir de la Commune.

Pyat enchaîne alors les fonctions : membre de la commission exécutive de la Commune, le 29 mars, de celle des finances, le 21 avril, élu au comité de salut public, le 1er mai. Durant ces semaines, il est fidèle à sa réputation de rhéteur bravache, vaniteux même selon certains. Il est dépeint comme « un échevelé, un fol des tréteaux », « retors et fielleux », par le journaliste communard Prosper-Olivier Lissagaray, George Sand, qui l’a connu, allant même jusqu’à lui reprocher une certaine lâcheté…

Toujours est-il que Félix Pyat se volatilisa le 22 mai pour ne plus reparaître, au début de la Semaine sanglante, sans que nul n’en sache les circonstances. Échappant à la répression versaillaise, il s’exile et est condamné à mort, à nouveau par contumace, le 28 mars 1873. Il ne revint en France qu’en 1885, après l’amnistie générale de l’épisode de la Commune. Toujours fidèle à ses convictions, il se lie alors avec les blanquistes de Vierzon, sa ville natale, et avec les amis de Jules Vallès. Élu pour la dernière fois député en 1888, dans les Bouches-du-Rhône, il meurt en 1889. Son corps est inhumé dans la 4e division du Père-Lachaise à Paris, sous une sobre dalle gravée simplement de son nom.

Sébastien Crépel


EUGÈNE PROTOT (1839-1921) L’avocat révolutionnaire 
qui n’aimait pas le 1er Mai (36)

Abrahim Saravaki

Ce fils de paysan, élu de la Commune, fut l’architecte du nouveau système judiciaire fondé sur les principes de démocratie 
et de justice égale et gratuite pour tous.

« Si vous allez un jour, à la Bibliothèque nationale, regardez à l’une des tables du fond, à gauche. Ce solide gaillard penché sur une pile de bouquins, la joue glorieusement étoilée d’une terrible blessure... C’est Protot. » C’est ce que Maxime Vuillaume, rédacteur du journal le Père Duchêne, l’un des deux titres les plus lus sous la Commune, écrit à son sujet en 1910.

Eugène Protot, qui est mort onze ans plus tard « pauvre comme il a vécu », était le dernier membre du gouvernement de la Commune. Avocat révolutionnaire, orientaliste confirmé – diplômé de l’école des langues orientales en arabe et en persan – c’est sa connaissance des langues qui assura sa subsistance durant les dernières années de sa vie.

Fils de paysans très pauvres né le 27 janvier 1839 à Carisey (Yonne), il s’éprit des idées révolutionnaires lors de ses études de droit à Paris. Cet homme, qui révolutionna la justice sous la Commune, eut des ennuis avec celle du Second Empire et celle de la IIIe République. En 1866, il est arrêté au Café de la Renaissance boulevard Saint-Michel lors d’une réunion avec les autres blanquistes, en compagnie de Gustave Tridon, tête pensante du blanquisme en l’absence de son chef « enfermé » et animateur principal de ce mouvement en lutte contre l’ordre établi du capital et l’empire. Selon Friedrich Engels leur devise était « toute révolution est l’œuvre d’une petite minorité ». Protot est condamné à quinze mois de prison.

Il se rendit à Genève où siégeait le congrès de la Ire Internationale. Il s’y manifesta bruyamment contre la délégation française et fut expulsé du congrès le 6 septembre. Avocat, il défendit des ouvriers et les opposants à la répression du « petit Napoléon », ce qui lui valut d’être de nouveau incarcéré. Il s’illustra sous le Second Empire en accusant à la barre la dynastie napoléonienne à l’occasion du procès de l’ouvrier mécanicien Mégy, un blanquiste qui avait tué un policier venu l’arrêter. Chef de bataillon de la garde nationale pendant le siège de Paris, il est élu à la Commune le 26 mars 1871, et lors de l’élection des délégués de la Commune, il emporta le plus grand nombre de suffrages (47 sur 53) pour la délégation de la justice. Raoul Rigault, autre blanquiste, n’en obtint que 29 pour le « ministère » de la sûreté. Malgré des conditions difficiles, l’impulsion de Protot pour un développement inédit du droit à la tête de la commission de la justice fut considérable. Il fonde son système judiciaire sur des principes démocratiques : justice égale pour tous, électivité des juges, publicité des assises, liberté de la défense, gratuité des actes d’état civil. La Commune supprima d’abord, le 23 avril, toute vénalité des offices. Huissiers, notaires et greffiers recevront un traitement fixe de la ville, puis, le 16 mai, décréta la gratuité intégrale des actes.

Eugène Protot était en conflit avec Raoul Rigault, délégué à la sûreté, qui couvrait des arrestations arbitraires, des perquisitions sans mandat, dont les prêtres étaient les principales victimes. Mais Protot menait une lutte vigilante contre les infractions à la légalité révolutionnaire. Le 14 avril, la Commune adopta un décret instaurant la notification préalable au délégué à la justice pour toute perquisition et réquisition.

Eugène Protot participa aux derniers 
combats de la Semaine sanglante : « J’étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, racontait-il à Vuillaume, à Genève, un soir d’octobre 1871. Le vendredi (26 mai) nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d’un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible – qui m’a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang… »

Ce 26 mai, alors que Protot était grièvement blessé, un inconnu lui porta secours et le cacha. En octobre 1871, il se réfugia à Genève. Lucien Descaves décrit sa vie de proscrit dans son roman Philémon : « Protot, l’ex-délégué à la justice, qui prenait pension, avec André Slomszynski, chez le pasteur Besançon, recevait des siens une pension modique, lavait son linge dans une cuvette et se perfectionnait assidûment dans l’étude des langues étrangères…» Condamné à mort par contumace en France le 19 novembre 1872, il voyagea entre la Suisse, la Belgique, l’Italie et l’Angleterre. Revenu en France après l’amnistie de 1880, le conseil de l’ordre des avocats lui refusa sa réintégration au barreau de Paris. Aux élections de septembre 1889, il se présenta à Marseille, au siège de Félix Pyat, décédé, contre Jules Guesde. Adversaire déterminé de Jules Guesde et du marxisme, son combat se cristallisa contre la célébration de la Fête du travail (1er Mai) par les socialistes marxistes du Parti ouvrier français (POF) et contre Paul Lafargue, traducteur du Capital et gendre de Marx.

Dans ses livres les Manifestes de la Commune révolutionnaire contre le premier mai et Chauvins et Réacteurs, il critique violemment les marxistes mais surtout les socialistes allemands Bebel et Liebknecht, « des Chauvins », « nouveaux oligarques » trop éloignés du peuple, et dénonce Engels comme « un agent officier et guet-apens de M. de Bismarck ». Selon lui, le 1er Mai est « une fête allemande dans laquelle les esclaves modernes… implorent de meilleurs traitements, s’agenouillent devant le maître et reconnaissent la légitimité de leur servitude ». Il se situait alors dans le socialisme anarchiste, opposant acharné au marxisme centraliste des guesdistes en France. « Il croyait de bonne foi les internationalistes liés à l’empire libéral et il les combattit avec ardeur… Revenu à Paris après l’amnistie, il combat violemment le POF. Il resta étranger à notre mouvement, mais sa vie de labeur et de probité confirme l’opinion que Marx avait pour le gouvernement communaliste en le désignant comme le premier gouvernement honnête », a écrit l’Humanité au lendemain de sa mort, survenue le 18 février 1921, deux mois après le Congrès de Tours. Il est enterré à Carisey.

Abrahim Saravaki

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 30 Aug 2011 à 19:26

Benoît Malon (1841-1893) Le berger penseur 
du «socialisme intégral » (38)

par laurent mouloud

Né dans une famille de paysans pauvres, Benoît Malon est devenu, à la fin du XIXe siècle, l’une des personnalités influentes du socialisme français.

Éloge flatteur de Victor Hugo lui-même, en février 1871, lorsqu’il apprend l’élection de Benoît Malon comme député de Paris : « Voilà un vrai représentant du peuple, et le plus légitime. » Il est vrai qu’en cette seconde moitié du XIXe siècle bousculée par l’éclosion du mouvement ouvrier, l’itinéraire ascensionnel de ce fils de miséreux claque comme un symbole évident d’émancipation. Mais ne retenir de Benoît Malon que cette image de prolétaire exemplaire serait une erreur. Le communard, fondateur de la Revue socialiste, s’affirme également comme un authentique théoricien politique, dont Jean Jaurès et Léon Blum revendiquent l’influence.

Comprendre l’engagement révolutionnaire de Benoît Malon, c’est plonger dans une enfance faite de peu. Né le 23 juin 1841, à Précieux (Loire), troisième enfant d’un couple de paysans journaliers, Benoît Malon voit son père mourir dès 1844 et connaît rapidement les souffrances de la grande pauvreté. L’école, Benoît Malon la fréquente avec bonheur, il est considéré comme le meilleur «apprenant» de la classe. Mais sa veuve de mère a aussi besoin des bras de tous ses enfants. Employé durant six ans comme pâtre dans une grande ferme de l’Ain, le jeune Malon, affaibli par une maladie, est finalement recueilli par son grand frère instituteur. Benoît a dix-huit ans. Il suit alors la classe, grand parmi les petits, et complète son instruction. Après avoir abandonné sa préparation au petit séminaire, 
il quitte la région lyonnaise pour venir s’installer à Puteaux (Hauts-de-Seine), où il est embauché comme ouvrier teinturier. Deux ans plus tard, il adhère à l’Internationale, dont il devient rapidement, avec son ami Eugène Varlin, l’un des dirigeants. Garçon de librairie, journaliste… Malon mêle alors petits boulots et militantisme clandestin. En 1868, débute une liaison avec 
la romancière féministe Léodile Champseix, dite André Léo. «Plus âgée que lui, elle est à la fois amante, mère et éducatrice, explique l’historien Claude Latta. Elle lui prête des livres et l’introduit dans le milieu intellectuel protestant.» C’est elle aussi qui le visite en prison, à l’été 1870, après que Malon l’internationaliste a été condamné pour «reconstitution d’une société secrète». Mais la peine sera de courte durée. La proclamation de la République, le 4 septembre 1870, libère notre homme. De retour à Paris, Malon est désormais un personnage connu. Atteint de bégaiement depuis son enfance, ce n’est pas un grand orateur. Mais il est écouté. «Sa physionomie sévère et irrégulière, son aspect lourd, son mutisme presque continu lui donnaient peu d’autorité sur les foules, raconte Edmond Lepelletier, dans son Histoire de la Commune. Mais il possédait une influence incontestable comme philosophe du socialisme, comme propagandiste des idées d’émancipation ouvrière.» Pendant le siège prussien, Benoît Malon, adjoint au maire dans le quartier des Batignolles, gère les restrictions, organise les secours aux plus miséreux, mais il n’est pas un fervent supporter de l’insurrection. Pour lui, comme pour beaucoup de membres de l’Internationale, le tout jeune mouvement ouvrier n’est pas prêt à la révolution et un soulèvement précipité ne ferait que servir de prétexte à l’adversaire versaillais pour l’écraser durablement. En février 1871, le prolétaire devient parlementaire. Malon se fait élire député de la Seine et part siéger à l’Assemblée réunie à Bordeaux. Comme d’autres élus républicains, il démissionne quelques semaines plus tard, après avoir voté contre la cession de l’Alsace-Lorraine. Malon revient alors à Paris, un certain 18 mars 1871… Face au soulèvement communard, Benoît Malon défend une ligne modérée, il est partisan d’une négociation avec les versaillais. Mais de négociations, il n’y aura point. Et une fois la rupture consommée, Malon se range du côté des insurgés. Membre du conseil général de la Commune, il fait partie de la commission travail et rédige l’appel Au travailleur des campagnes qui tente de rallier les paysans à la cause de la Commune. Fin avril, alors que les querelles se multiplient entre communards, Malon se range du côté de la «minorité», celle qui refuse la création d’un comité de salut public au pouvoir dictatorial. «À ses yeux, l’avènement de la République sociale ne peut se faire sans la démocratie», décrypte Claude Latta.

Arrive la Semaine sanglante. Maire des Batignolles, Malon dirige la résistance dans son quartier. Mais Paris est en flammes et la Commune bientôt écrasée. Caché par des amis protestants, Benoît Malon, condamné par contumace à la déportation perpétuelle, s’échappe et quitte la France. Dix années d’exil s’ouvrent devant lui, en Suisse et en Italie. En novembre 1871, son premier ouvrage, la Troisième Défaite du prolétariat français, récit de la répression de la Commune, paraît à Neuchâtel. Politiquement, Malon s’éloigne du radicalisme de sa jeunesse. À partir de 1876, il se sépare de la fédération jurassienne de Bakounine, qu’il avait rejoint en 1871, et se rapproche de Jules Guesde, il collabore à son hebdomadaire l’Égalité.

Lorsque Benoît Malon rentre en France, après l’amnistie de 1880, il est devenu l’un des chefs historiques du mouvement socialiste. C’est un homme de synthèse et de compromis, sa doctrine se résume d’une formule : «Soyons révolutionnaires quand les circonstances l’exigent et réformistes toujours.» Idéologiquement, Benoît Malon refuse de séparer la démocratie de la volonté de réforme sociale. Au matérialisme pur et dur de Marx, il préfère une approche du socialisme plus globale, morale et humaniste.

En 1882, se tient le Congrès socialiste de Saint-Étienne qui entérine la scission entre les tenants du «possibilisme», proche de Malon, et les partisans de la révolution, derrière Jules Guesde. Mais Malon ne prendra pas la tête d’un courant, préférant mettre son énergie dans l’écriture –sa vraie passion– et la réflexion idéologique. Il crée, en 1885, la célèbre Revue socialiste, carrefour des tendances du socialisme français. Et il consacre le reste de son temps à la rédaction du Socialisme intégral, sa grande œuvre où il défend un socialisme progressif. La fin de la vie de Benoît Malon sera assombrie par la maladie. Atteint d’un cancer de la gorge, il décède le 13 septembre 1893 à Asnières, dans les Hauts-de-Seine. Quatre jours plus tard, près de 10 000 personnes se pressent à ses obsèques. Son corps, transporté dans le «corbillard des pauvres», est incinéré au cimetière du Père-Lachaise. En 1913, ses cendres sont transférées dans un petit mausolée, en face du mur des Fédérés. Lors de l’inauguration, Jean Jaurès salue alors dans le petit berger autodidacte de Précieux «un homme universel, joignant l’action à la pensée».

laurent mouloud

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 31 Aug 2011 à 23:09

Gustave Courbet (1819-1877) « Je fais la guerre de l’intelligence » (39)

 

par Patrick Apel-Muller.

Le peintre, républicain et socialiste convaincu, s’est pleinement engagé au côté des communards. Il en a payé le prix. Très lourd.

Assis dans l’encoignure de la fenêtre à barreau, amaigri, un béret couvrant des cheveux blanchis par l’épreuve… le Portrait de l’artiste à Sainte-Pélagie que peint Courbet après son emprisonnement montre un homme usé par l’épreuve et signant pourtant ses convictions d’un foulard rouge autour du cou. Le pouvoir d’Adolphe Thiers poursuit d’une haine inextinguible le peintre qui a mis sa célébrité et son insolence au service de la Commune. Après la paille des cachots, c’est à celle des asiles qu’elle veut le réduire, saisissant ses biens présents et à venir, après l’avoir condamné à rembourser les frais de reconstruction de la colonne Vendôme, 323 091 francs.

Ah, cette colonne ! Érigée par Napoléon Ier, elle était devenue le symbole du Second Empire, et aux yeux du Conseil de la Commune de Paris, « un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité ». Gustave Courbet n’avait-il pas proposé, à l’automne 1870, dans une lettre à « l’armée allemande et aux artistes allemands », de fondre les canons Krupp et les canons français pour ériger « la colonne des peuples, la colonne de l’Allemagne et de la France à jamais fédérées ». Lorsque, le 16 mai 1871, la colonne s’effondre, brisée en trois morceaux et la tête de l’empereur roulant sur le pavé, c’est une demi-victoire pour celui qui, devenu après la proclamation de la République le 4 septembre 1870 président de la commission des musées et délégué aux beaux-arts, n’a cessé de stigmatiser le monument guerrier. Courbet ne voulait pas sa destruction mais son déplacement aux Invalides pour que ses éléments puissent être étudiés par les artistes. « Elle m’écrasera en tombant », aurait-il dit.

« Je fais la guerre de l’intelligence », avait lancé au monde le jeune peintre en qui Delacroix voyait « un novateur, un révolutionnaire, éclôt tout à coup, sans précédent ». Il ne l’avait pas faite en gants blancs, prenant les coups de la critique conformiste mais trouvant le soutien de Baudelaire ; banni de certains Salons de peinture pour y triompher finalement. Son Enterrement à Ornans avait fait l’effet d’un séisme. N’y représentait-il pas la société sans apprêt ? Avec ses Tailleurs de pierres, il montre les ouvriers et la violence qui leur est faite. Avec la Bohémienne et ses enfants, il choisit les déracinés, se reconnaissant dans le juif errant. Il est l’homme qui marche parmi les hommes, se peignant dans la Rencontre en un voyageur ouvert aux autres, construisant son œuvre en séries, thématiques et périodes. « Savoir pour pouvoir », résume-t-il. Son réalisme le rapproche en littérature de Balzac qui dévoile la Comédie humaine. Mais Courbet est un socialiste militant qui ajoute aux coups d’éclat picturaux les insolences politiques. Ainsi refuse-t-il à la face de Napoléon III la Légion d’honneur que l’empereur voulait lui attribuer.

« Le peuple jouit de mes sympathies, écrit ce fils de paysan comtois, il faut que je m’adresse à lui directement, que j’en tire ma science et qu’il me fasse vivre. » Aussi contourne-t-il l’établissement des Beaux-Arts et les commandes trop rares, en montant un Barnum de la culture populaire, organisant une tournée qui, de ville en ville, confronte sa peinture au public, exposant dans les bistrots. Il exalte la liberté jusque dans le choix comme sujet de sa rivière comtoise : « Va, bondis, ô ma Loue, (…) n’imite jamais ces rivières esclaves. » Il n’y renoncera pas durant les combats de la Commune, démissionnant de ses fonctions pour protester contre l’exécution de Gustave Chadey, qui, en tant que maire adjoint, avait fait tirer sur la foule le 22 janvier 1871. « J’ai lutté, expliquera-t-il plus tard, contre toutes les formes de gouvernement autoritaire et de droit divin, voulant que l’homme se gouverne lui-même selon ses besoins, à son profit direct et suivant sa conception propre. » Mais lui qui proclamait « je n’ai pas la foi en la guerre au fusil et au canon » reste au côté de ceux qui défendent ces barricades qu’il avait peintes en 1848.

Élu au Conseil de la Commune par le 6e arrondissement, membre de la commission de l’enseignement, le peintre est fidèle à ses engagements de toujours où l’art et la politique se croisent et se marient. À l’issue de la Semaine sanglante, réfugié chez un ami, Courbet est arrêté le 7 juin, conduit à la Conciergerie puis aux prisons de Maza et de Versailles, et condamné à Sainte-Pélagie avant d’être interné dans une clinique. Mac-Mahon au pouvoir, l’intelligence déserte le sommet de l’État, et le gouvernement s’acharne sur le peintre, le contraignant à l’exil en Suisse où il veut mettre à l’abri les toiles qui ont échappé au séquestre. Mais dans sa maison de La Tour-de-Peilz, quelque chose est brisé de son élan créateur. Finis les immenses tableaux, abandonnées les baigneuses alanguies et la Femme au perroquet, évanouis les triomphants tableaux de chasse, dissipée l’audace tonitruante de l’Origine du monde. Courbet est meurtri par l’exil, les deuils et la défaite de la Commune. « La nature morte de la Truite devient un tragique autoportrait d’homme blessé », relève Ségolène Le Men, historienne de l’art. Lui qui voulait « être non seulement un peintre mais un homme » voyait le talent de l’un paralysé par les souffrances de l’autre, à peine adoucies par le pastel vert de l’absinthe.

Patrick Apel-Muller

Source



Edité par T 34 - 31 Aug 2011 à 23:13
Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 01 Sep 2011 à 18:29

Victoire Tinayre (1831-1895) L’enseignement comme 
arme révolutionnaire (40)

par Caroline Constant.

Cette mère de famille besogneuse avait 
un credo : l’enseignement. Édouard Vaillant 
lui confia, pendant la Commune, 
le rôle d’inspectrice des écoles.

Victoire Tinayre a été une aventurière, une voyageuse, une femme passionnée et indépendante. Autant de qualités guère communes au XIXe siècle, qui n’est pas réputé pour avoir libéré les femmes. Victoire Tinayre, née Marguerite Guerrier, fille de petits artisans d’Issoire, dans le Puy-de-Dôme, avait un credo : l’enseignement. Dotée d’une volonté de fer, cette mère de six enfants, marquée au fer rouge par la déportation de son frère aîné et la mise au ban de la société de ses parents après la révolution de 1848, a traversé le siècle dents serrées et poing levé.

C’est l’enseignement qui va donner très tôt à cette fille d’artisans son indépendance économique. Elle passe seule son brevet élémentaire et commence à faire la classe dans un local que lui prête son père. Las. En 1848, elle est interdite d’exercice, et sa famille plongée dans le dénuement, à la suite du coup d’État de Napoléon III : c’est l’une des représailles exercées contre sa famille par le pouvoir. Tandis que sa sœur Anna, toute petite fille, fait passer en douce aux prisonniers des lettres de leur famille, Victoire doit aller à Paris pour assurer la subsistance des siens. Elle y parvient en devenant lingère, un métier harassant et mal payé. Mais elle ne perd jamais de vue son but : enseigner. Seule, encore, elle passe son brevet de capacité, qu’elle obtient le 3 août 1856 et qui lui donne le droit de diriger une pension. Elle prend la codirection d’un établissement de jeunes filles à Boulogne. Ce sera la première d’une longue série de pensions, d’Issoire à Neuilly, en passant par Bondy, Noisy-le-Sec ou Gentilly, où elle exercera ses talents, souvent dans des conditions précaires. D’emblée, elle montre beaucoup d’intérêt pour l’éducation des filles, un sujet en soi révolutionnaire en son siècle. « Elle agit, elle travaille pour l’enseignement intégral, qui ne sépare pas l’éducation professionnelle de la lecture des bons auteurs. Patriote et humanitaire, déiste et anticléricale, pacifiste, socialiste, fouriériste, cette enseignante a tout ce qu’il faut pour adhérer à la Commune et devenir, dans les plis du drapeau rouge, inspectrice des écoles du 12e arrondissement », écrit d’elle l’historienne Madeleine Rebérioux. Alors qu’elle est revenue à Issoire depuis cinq ans, elle remonte d’ailleurs à Paris, 
avec son mari, Jules, épousé en 1858, lorsqu’elle sent les prémices de la tourmente parisienne. (Très) proche d’Eugène Varlin, elle se voit confier, dès le 11 avril 1871, l’inspection générale des livres pour les écoles des jeunes filles de la Seine. Édouard Vaillant lui donne aussi comme mission, le 22 avril, « d’organiser et de surveiller le recrutement dans les écoles de filles », puis elle exerce, durant neuf jours, le poste qui l’a fait connaître des historiens : inspectrice des écoles primaires du 12e arrondissement. À ce titre, elle a participé à l’expulsion des religieuses des établissements. Elle raconte, dans ses lettres, qu’elle a surtout calmé les ardeurs de l’adjoint au maire, un dénommé Lyaz, qui, non content de piquer dans la caisse, voulait aussi emprisonner les religieuses et les orphelines, à l’exception de « quelques filles de dix-huit à dix-neuf ans »… La mésentente entre les deux est avérée : Lyaz essaie, trois fois, en vain, de faire arrêter Victoire. Durant la Commune, cette femme infatigable donne des leçons particulières pour survivre et participe aux réunions de l’Union des femmes, dirigée par Élisabeth Dmitrieff. Et même si l’entente ne règne guère entre les deux femmes, il semble qu’elle soit souvent intervenue sur les questions de condition de la femme, d’enseignement, d’éducation des enfants.

Lors des derniers jours de la Commune, Jules et Victoire vont, de barricade en barricade, apporter des soins aux blessés. En rentrant chez eux, le 26 mai, Victoire est interceptée : elle a été dénoncée par la concierge. Jules la rattrape, un parapluie à la main, pour la protéger de l’averse. Lorsqu’ils arrivent à la prison, c’est Jules, pourtant pas partisan de la Commune, qui est fusillé, et Victoire libérée. Elle s’enfuit aussitôt vers la Suisse, se débrouille pour y faire venir ses cinq enfants (elle en a perdu un en bas âge) et sa sœur Anna. Avant de partir pour la Hongrie, qui sera une seconde patrie. Elle vivote en donnant des leçons et en plaçant ses enfants dans des familles aisées, où ils peuvent recevoir une éducation, tout en parlant français avec les rejetons de la maisonnée. Au final, ses enfants ont tous fait carrière dans des métiers d’art…

Victoire Tinayre a aussi beaucoup écrit. 
Des romans, publiés dans les années 1860 et, sous le pseudo de Jules Paty, la Marguerite puis Rêve de femme. Elle a coécrit, avec Louise Michel, la Misère et les Méprisées, sous le nom de Jean Guêtré. Mais elles finissent, pour des questions de différence d’opinions, par se brouiller. Les fils de Victoire, Louis et Julien, le premier peintre et le second graveur, sont aussi les auteurs des illustrations de la Misère. Amnistiée en 1879, Victoire reprend presque aussitôt ses activités d’enseignante. Positiviste, elle assure durant deux ans (1883-1885) la direction des écoles enfantines du familistère de Guise. À partir de 1886, grâce au docteur Robinet, positiviste et franc-maçon, elle devient surveillante générale des écoles de l’Assistance publique, qu’elle entreprend de laïciser. Elle s’occupe aussi du sort des jeunes enfants, « passivement gardés dans des salles d’asile surchargées », écrit l’historienne Michelle Perrot. Son action, avec celles de Marie-Pape Carpantier et Pauline Kergomard, aboutit, quelques années plus tard, à la création de l’école maternelle. Elle lance dans la foulée une bibliothèque des petits, fondée sur l’apprentissage des mathématiques.

Vive, révoltée et inventive, Victoire Tinayre ne savait pas laisser son esprit au repos. Quitte parfois à s’embarquer dans des aventures hasardeuses, comme le soutien à son cousin, qui venait d’inventer un porte-allumettes musical… Qu’importe, c’était encore de l’aventure.

 

Claude Schkolnyk, Victoire Tinayre, 1831-1895.
Du socialisme utopique au positivisme prolétaire. 
Éditions l’Harmattan, 1997.

Caroline Constant

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 02 Sep 2011 à 22:37

Portraits de communards

EUGÈNE POTTIER (1816-1887) « Debout ! Les damnés de la terre ! Debout ! Les forçats de la faim ! »(41)

 

Par Dominique Bègles

Poète, révolutionnaire, auteur des paroles
de l’Internationale, Eugène Pottier participa 
à la tentative insurrectionnelle du 31 octobre 1870, et fut élu à la Commune de Paris.

S’en doutait-il ? En 1870, il écrit la première version de l’Internationale. Si le texte d’Eugène Pottier sera plusieurs fois remanié jusqu’à la dernière version, associée à la musique de Pierre Degeyter écrite comme une seconde peau en 1888, l’auteur, acteur de la Commune, accédait au mouvement éternel. Ce mouvement, toujours d’actualité, au rythme sensible des battements de cœur, qui dépasse les limites imposées à la liberté, tout en les repoussant toujours plus loin, seulement inaccessibles aux résignés. Ou aux détricoteurs d’espérance.

Beaucoup ont oublié, cent quarante années plus tard, Eugène Pottier, commutateur de frissons lucides, déterminés. Savent-ils qu’ils doivent à ce passeur d’identité révolutionnaire cette gorge qui toujours se noue et ce qui fait les poings se lever dès les premières notes ou les premières paroles. Que l’on dise adieu à un camarade. Que l’on participe à ces moments particuliers de luttes où la rage, le grondement de la colère, l’analyse lucide de la réalité, se mêlent à l’excitante fraternité et la force du tous ensemble. Eugène Pottier aide encore à la métamorphose matérielle de ces sentiments. Fils d’un modeste artisan emballeur, né le 5 octobre 1816 rue Sainte-Anne à Paris, devenu commis papetier, dessinateur sur étoffe, mais surtout chansonnier célébrant le vin, l’amour et la révolution, via la chanson politique, la poésie révolutionnaire, la critique sociale, l’engagement pour la justice des partageux, à la fois prolétaire vengeur et éveilleur de conscience.

«Je suis né d’une mère dévote et d’un père bonapartiste», écrit-il dans sa demande d’admission à la loge maçonnique de New York, en 1875. Il poursuit : «À l’école des frères jusqu’à dix ans, et à l’école primaire jusqu’à douze ans, c’est à mes lectures de jeune homme que je dois d’être sorti de cette double ornière sans m’y embourber». À treize ans, on le voit apprenti chez son père. Ce qui ne l’empêche nullement d’apprendre seul les règles de la versification dans le déjà vieux manuel écrit par Restaut. C’est alors que survient la révolution de 1830, les Trois Glorieuses. Elle fait souffler sur la France et l’Europe un parfum républicain de liberté et d’égalité, annonciateur de 1848. «C’est un premier coup de tam-tam qui m’éveille», raconte Eugène Pottier, alors petit parigot de quatorze ans perché sur l’échafaudage de la Chapelle expiatoire en cours d’édification place Louvois à la mémoire du duc de Berry. Il fredonne sa première chanson intitulée Vive la liberté.

C’est le temps où, déjà, il court les goguettes, le soir, après l’établi, pour pousser de la voix ses idées. Il le regrettera plus tard, mais prend peu à peu ses distances avec la situation sociale dans laquelle son père semble se résigner. Il devient «pion, crasseux et déguenillé» dans une petite école du faubourg Montmartre, gagnant moitié moins, avouera-t-il, que «la bonne du dortoir». On le retrouve ensuite commis papetier. En 1838, un dessinateur d’impression, fils d’un ouvrier de manufacture de toiles de Jouy, se prend d’amitié pour lui et l’installe dans son atelier en qualité de «commis et teneur de livres». Pendant trente ans, il est contremaître. Sans s’apercevoir que sous le voile de l’amitié, il est férocement exploité. Mais Eugène Pottier délaisse la poésie, se marie, fait des enfants et prend du poids. La révolution de 1848 lui fait quitter les pantoufles. «1848 m’ouvrit le cœur et le cerveau.» Il lit Fourier qu’il traduit «en flonflons et faridondaine». Se fait enthousiaste pour la nouvelle République. Chante les Arbres de la liberté qu’on plante alors partout. Puis vient la déception. Il se vit alors «trop révolutionnaire pour la démocratie bourgeoise». «Ma dynamite anarchiste éclatait toujours dans les gros mollets de marguilliers.» «J’ai faim», crie Pottier en mars 1848.

Les prolétaires se révoltent après la dissolution des Ateliers nationaux. Pottier est du côté des insurgés. Il échappe à une fusillade. La répression et les conditions de vie atteignent sa santé. Il s’analyse comme «traînant une névrose ponctuée de congestions cérébrales». D’ailleurs, lors du coup d’État du 2 décembre 1851, il est au lit. Ce qui le sauve de la déportation à Cayenne qui frappe les Républicains. Il écrit des odes à la revanche, multiplie les couplets d’opposition. En particulier dans une chanson intitulée ironiquement Vive Napoléon. Tout en devenant à son tour patron d’un atelier de dessin, rue du Sentier, où il emploie une vingtaine de salariés, qu’il pousse illico à former une chambre syndicale dont il devient président. Ès qualités, il signe le 12 juillet 1870 l’appel de la fédération parisienne de l’Association internationale des travailleurs «Aux travailleurs de tous les pays».

Pour l’Empire écroulé après le désastre de Sedan, l’ennemi n’est plus l’envahisseur. Mais le prolétaire révolutionnaire de Paris. Eugène Pottier, corpulent, look sérieux, imposant, est estimé. Il est alors membre du comité de vigilance du 11e arrondissement et participe à la tentative insurrectionnelle du 31 octobre 1870. En mars 1871, il accède au Comité central républicain des vingt arrondissements de Paris, se prononce pour le ralliement au comité central de la garde nationale, et signe, le 23 mars, le manifeste en faveur des élections à la Commune qui fixe le programme de celle-ci. Il jouera un rôle important dans l’organisation de la Fédération des artistes présidée par Gustave Courbet. Eugène Pottier ne sera élu à la Commune que le 16 avril et exercera les fonctions de maire du 2e  arrondissement. Pottier échappera de justesse à la répression de la Semaine sanglante. La police croit même l’avoir exécuté. Caché dans Paris, il écrit l’Internationale, sur l’air de la Marseillaise. Un cri de confiance, une certitude de victoire : «Il n’est pas de sauveur suprême / Ni Dieu, ni César, ni tribun / Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes / Décrétons le salut commun.» Eugène Pottier s’exile à Londres durant deux ans, puis deux autres années à Boston. Amnistié, il revient en France en 1880. Il soutient Jules Guesde et Paul Lafargue pour créer un Parti ouvrier français. C’est au cinquième étage d’un pauvre immeuble de la rue de Chartes qu’il s’éteint, le 8 novembre 1887. Des milliers de personnes, en dépit d’une charge de la police sabre au clair, l’accompagneront au Père-Lachaise. Louise Michel lui rend hommage : «Mirliton, crécelle ou pipeau /  Il fut broyé dans la tempête /  Ci-gît Popo, le vieux Popo / Ci-gît Popo, le vieux poète.»

Dominique Bègles

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 04 Sep 2011 à 20:08

François Jourde (1843-1893) Financier des sans-le-sou, comptable de l’espérance (42)

Par Pierre Duquesne

Employé devenu délégué aux finances de la Commune, François Jourde était promis à un bel avenir. Mais il abandonna toute ambition politique, marqué par sa déportation en Nouvelle-Calédonie.

Les millions nécessaires pour nourrir les 350 000 communeux, François Jourde (*) les géra en se contentant « de prélever dix francs par jour pour son existence » (1). Après ses deux mois de gestion du trésor des prolétaires, il ne manqua que cinq petits centimes dans les livres de comptes de ce petit caissier, qui fut clerc de notaire, employé des Ponts et Chaussées de la Ville de Paris, manœuvre dans un atelier de construction avant d’être désigné délégué aux finances de la Commune. Il lui manquait aussi deux francs, un midi de mai 1871, pour régler la note de son déjeuner, raconta Camélinat, alors directeur de la Monnaie. Les poches retournées, il dut emprunter la modeste somme à Protot, alors ministre de la Justice.

« Jourde fut ministre des Finances de la 
Commune, et sa pauvreté n’en fut pas diminuée », clama Édouard Vaillant au conseil municipal de Paris, au lendemain de sa mort, le 20 mars 1893. Sa probité fut reconnue par tous, y compris par ses détracteurs. Jourde fut accusé avec le délégué à la banque Charles Beslay de s’être constitués « les protecteurs de la Banque de France, les gardiens jaloux de l’intégrité de son crédit, considérés par eux comme le crédit de la France ». Dans l’histoire socialiste, Louis Dubreuilh leur reproche d’avoir été trop épris de légalité, « trop timides et trop respectueux devant les forteresses du Haut Capital ».

Le blanquiste Gaston Da Costa n’était pas non plus tendre envers Jourde, « sans caractère et assurément en dessous de la tâche révolutionnaire qu’il avait assumée ». Mais le substitut du procureur de la Commune lui reconnaissait d’avoir « rempli honnêtement, simplement et intelligemment sa mission comptable. C’est beaucoup… ».

Jourde fut aussi systématiquement réélu à une large majorité par l’assemblée communarde dès qu’il présenta sa démission, à la suite des attaques du virulent Pyat, ou pour protester contre la création d’un comité de salut public. Ce socialiste indépendant et membre de la minorité reprochait alors à la Commune de Paris «d’abdiquer son pouvoir entre les mains d’une dictature».

Jourde était-il donc un «génie financier» comme le présenta la Revue socialiste de Benoît Malon ? Les insurgés l’ont laissé gérer les finances, persiffla Jules Clère, uniquement «parce qu’ils voyaient l’impossibilité de le remplacer».

L’auteur des Hommes de la Commune, qui ne portait pas dans son cœur les insurgés parisiens, était en fait assez mal intentionné. Car, dès sa prise de fonction, Jourde se démène. Dès le 20 mars 1871, il prend avec Varlin des mesures énergiques pour continuer de percevoir les octrois. Le même jour, il use de menaces pour obtenir auprès de la Banque de France le premier million de la Commune, indispensable pour verser les 30 sous quotidiens aux membres de la garde nationale. S’ils deviennent des martyrs, Jourde prévoit de verser à leurs compagnes, qu’elles soient mariées ou non, une pension de réversion. Il provoque aussi la fureur des propriétaires en signant la remise générale des termes des loyers d’octobre 1870, janvier et avril 1871, vitale pour le peuple de Paris, dont 90% des habitants étaient locataires. Le 29 mars, un décret signé de sa main suspend la vente des objets déposés en gage. Le 25 avril, il annule les reconnaissances de dettes antérieures inférieures à 20 francs et rend à leurs propriétaires le 1,8 million d’objets gagés !

Présenté devant le conseil de guerre le 2 septembre 1871, ce trentenaire de haute taille, blond, pâle et doux, balayait à lui seul l’image d’une «bande de sanguinaires pillards» dépeinte par Thiers. Ses indéniables talents oratoires lui permettent de rendre compte des 41 millions de francs passés par ses mains sans la moindre note. Impressionné, Léon Millot, journaliste à la Justice (2), s’exclame : «Ce sera un jour le ministre des Finances de la République !»

Mais Jourde ne reviendra plus jamais sur la scène politique française, écœuré par sa déportation sur l’île des Pins, en Nouvelle-Calédonie, en octobre 1872. Aux antipodes de la liberté, ce modéré se mua en révolté. Le déporté simple enrage devant la situation des «blindés», «cantonnés dans une enceinte fortifiée sur une presqu’île aride sans eau, avec un régime tout au plus suffisant pour ne pas mourir de faim».

Devenu comptable dans une maison de commerce à Nouméa, Jourde fonde très vite une Société d’aide mutuelle des déportés. Les sommes réunies permettent de soigner des forçats «soumis à une règle de fer, à un emprisonnement continuel, courbés sous les poids de leurs chaînes, et qui perdent dans un inutile et honteux esclavage, ce qui leur restait de dignité».

«Quel usage tirent les condamnés et la France (…) de cette transportation de 8 000 forçats au prix de cinq millions de francs ?» interpelle Jourde quarante-trois ans avant le récit d’Albert Londres sur le bagne de Cayenne. Dans ses Souvenirs (3), un seul chapitre se rapporte à la Commune et à la mort héroïque du «Généreux» Delescluze sur la barricade du boulevard Voltaire.

Menacé pour avoir organisé la solidarité envers les forçats, Jourde décide de s’évader. Il finance une large part des 10 000 francs demandés par un navire pour l’embarquer avec Grousset, Rochefort et trois autres condamnés, les seuls à s’échapper du «caillou». Commence alors un voyage de 6 000 lieues sur les mers, le menant de Sydney à Liverpool en passant par San Francisco et New York.

En 1874, il s’installe à Schiltigheim, en Alsace devenue allemande, et devient attaché comptable au sein d’un important établissement d’industrie mécanique créé par d’anciens proscrits et d’anciens membres de la Commune. Une entreprise bien trop prospère au goût de Mac-Mahon, qui demanda à Bismarck leur expulsion, synonyme de ruine. Des journaux conservateurs locaux protestèrent. En vain. Une fois de plus, remarquait le perspicace Lissagaray (4), on «appelait les Allemands contre les hommes de la Commune».

(*) François pour les uns, Francis pour d’autres. Pour tous, ce n’était que « Jourde ».

(1) La Commune vécue, par Gaston Da Costa.

(2) La Justice, journal fondé par Georges Clemenceau.

(3) Souvenirs d’un membre de la Commune, de François Jourde (1843-1893), 1877.

(4) Histoire de la Commune de 1871, de Prosper-Olivier Lissagaray.

Pierre Duquesne

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 06 Sep 2011 à 20:52

Cheikh El Mokrani (1815-1871) Le chef de la Commune kabyle, 
en guerre contre la colonisation (43)

par Rosa Moussaoui.

En 1871, de l’autre côté de la Méditerranée, en Kabylie, Cheikh El Mokrani conduit la plus importante insurrection contre la colonisation française. Histoire croisée d’insurgés.

C’est un fait historique trop peu connu : la Commune fut contemporaine de la première grande insurrection contre la colonisation française. En mars 1871, à la faveur de l’instabilité créée par la défaite de Sedan et du climat insurrectionnel qui gagnait Paris, de l’autre côté de la Méditerranée, en Kabylie, les confédérations de tribus s’organisèrent pour déclencher une véritable guerre contre la colonisation. L’insurrection, la plus importante, par son ampleur et son issue tragique, depuis le début de la conquête en 1830, fut conduite par un guerrier énigmatique et craint, cheikh El Mokrani, de son vrai nom Mohand Aït Mokrane.

Fils d’un chef coutumier de la région de Medjana , dans les hauts plateaux, El Mokrani, né en 1815, n’avait pas toujours incarné la rébellion contre les envahisseurs français. Les siens refusèrent, en 1830, de répondre à l’appel de l’émir Abd El Kader à combattre à ses côtés. El Mokrani lui-même fut désigné bachagha par les autorités militaires françaises à la mort de son père. Un rapport du gouvernement de la défense nationale le décrit, en 1871, comme «issu d’une famille ancienne et puissante, doué d’une bravoure chevaleresque, riche et libéral jusqu’à la prodigalité» et note qu’il «dispose en maître souverain de toutes les contrées avoisinant son commandement».

L’historiographie coloniale brosse de lui le portrait d’un «grand seigneur d’épée» dont la France cherche sinon l’appui, du moins la neutralité. Dans son Journal d’un officier publié en 1873 et relatant l’insurrection, le commandant Du Cheyron assure même qu’El Mokrani connaissait la France, «où la cour de l’empereur avait fait à sa grande distinction personnelle l’accueil le plus flatteur». Les appétits des conquérants, l’arbitraire et l’injustice de l’ordre colonial se chargèrent de briser ce pacte tacite de non-agression. Soumise en 1857 après avoir résisté à quatorze campagnes successives, au prix d’une dévastation d’une rare brutalité, la Kabylie ne s’était jamais résignée à la domination coloniale. De nombreuses révoltes avaient déjà éclaté en réaction à l’humiliation, à la confiscation des terres, aux déplacements des populations, au démantèlement de l’organisation sociale. «C’en était fait de ces révoltes. Jusqu’au moment où la guerre contre la Prusse allait de nouveau réveiller les idées d’indépendance des indigènes», analyse Just-Jean Étienne Roy en 1880, dans son Histoire de l’Algérie. Surtout, la misère à laquelle était réduite la population, les famines, en particulier la grande famine de 1857, attisèrent la rébellion.

Dès le 12 juin 1869, le maréchal Mac Mahon alertait Paris : «Les Kabyles resteront tranquilles aussi longtemps qu’ils ne verront pas la possibilité de nous chasser de leur pays !» Plusieurs mois avant le début de l’insurrection, l’effervescence s’empara des communautés villageoises qui élurent, malgré l’interdiction des autorités coloniales, les tijmaain, les assemblées de villages. Le 15 mars 1871, El Mokrani, à la tête d’une armée de 8 000 à 10 000 hommes, donna le signal de l’insurrection. Le 8 avril, l’appel au soulèvement fut relayé par le vieux cheikh Aheddad, chef spirituel de la confrérie des Rahmaniya, auquel répondirent 250 tribus capables d’aligner plusieurs dizaines de milliers de combattants. L’insurrection gagna rapidement l’est et le sud du pays. «L’insurrection s’étendit tout le long du littoral, depuis les montagnes qui ferment à l’est la Mitidja jusqu’aux abords de Constantine. Au sud de cette dernière ville, elle se propagea dans la région accidentée du Belezma ; elle se relia aux mouvements partiels jusqu’alors localisés vers la frontière et dans le Sahara oriental», relate en 1996 Maurice Wahl, ancien inspecteur général de l’instruction publique aux colonies. Les insurgés parvinrent même jusqu’aux portes d’Alger. Face à un tel soulèvement, l’armée coloniale se livra à une répression impitoyable. La défaite de la Commune de Paris permit à l’autorité militaire de reprendre la main en reconstituant une puissante armée d’Afrique : l’amiral de Gueydon mobilisa 100 000 soldats et un dispositif militaire supérieur à celui qui avait permis d’asservir la région en 1857.

Le 5 mai, El Mokrani fut abattu. «Dans une rencontre avec les troupes du général Saussier, il descendit de cheval et, gravissant lentement, la tête haute, l’escarpement d’un ravin balayé par notre mousqueterie, il reçut la mort, qu’aux dires des témoins de cette scène émouvante il cherchait, orgueilleux et fier comme il eut fait du triomphe», affirme le rapport du gouvernement de la défense nationale sur ces événements.

Avec El Mokrani disparaissait l’âme de l’insurrection. Celle-ci se poursuivit pourtant, neuf mois durant, et avec elle, une répression aussi sauvage que celle qui s’est abattue, à Paris, sur les révolutionnaires. Plusieurs dizaines de milliers d’indigènes furent tués. Au-delà des insurgés, toute la population fut prise pour cible. Des villages entiers furent détruits, des familles décimées ou jetées sur les chemins de l’errance par la barbarie coloniale. La rébellion écrasée, 450 000 hectares de terre furent confisqués et distribués aux nouveaux colons que l’on fit venir d’Alsace-Lorraine. Plus de deux cents chefs insurgés furent traduits devant la cour d’assise de Constantine en 1873 et condamnés à la déportation dans les bagnes de Cayenne ou de Nouvelle-Calédonie, où ils retrouvèrent les communards parisiens. «Nous vîmes arriver dans leurs grands burnous blancs, les Arabes déportés pour s’être, eux aussi soulevés contre l’oppression. Ces Orientaux (...) étaient simples et bons et d’une grande justice. Aussi ne comprenaient-ils rien à la façon dont on avait agi avec eux», écrit Louise Michel.

Des hommes ayant pris part à l’insurrection furent enrôlés de force pour la campagne de Madagascar. Au nom de la « responsabilité collective des tribus insurgées », La Kabylie se vit infliger une amende de 36 millions de francs or. Meurtrie, plongée dans le dénuement le plus total, la population vécut alors une véritable tragédie, dont la mémoire fut transmise de génération en génération par la littérature et la poésie orale.

Rosa Moussaoui

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 07 Sep 2011 à 16:10

Émile Digeon (1822-1894) Chef révolutionnaire 
de la Commune de Narbonne (44)

par Marc César, historien, professeur à l’université paris-XIII.

Déporté en Algérie à la suite du coup d’État 
du 2 décembre 1851, banquier durant son exil 
en Espagne, le journaliste Émile Digeon, ami de Louise Michel, devient anarchiste après la Commune.

« Des armes ! Des armes ! Tout citoyen libre a le droit d’en avoir comme seule sanction sérieuse, efficace, de ses droits. (…) Aujourd’hui, en présence des complots royalistes, un fonctionnaire qui refuserait d’armer le peuple ne saurait être considéré comme républicain. (…) Sachons arborer franchement, hardiment le drapeau de la révolution. » Émile Digeon, dès le 12 mars 1871, appelle ainsi le club de la révolution de Narbonne à l’insurrection. « L’homme de tête et d’action qui fit défaut aux mouvements du Midi se trouva dans l’insurrection de Narbonne », écrit Prosper-Olivier Lissagaray ; mais qui était celui qui, le 24 mars 1871, proclame au balcon de l’hôtel de ville « la Commune centrale de l’arrondissement de Narbonne avec union à celle de Paris » ?

Émile Digeon naît en 1822 à Limoux (Aude) dans une famille de juristes. Peu après la révolution de juillet 1830, son père Stanislas, avocat, obtient son inscription au barreau de Montpellier. Mais la famille Digeon, aisée, fera l’acquisition d’une vaste propriété près de Carcassonne lui permettant d’entretenir un réseau social local que l’installation à Montpellier menaçait de distendre. Stanislas, franc-maçon et anticlérical, est rapidement déçu par Louis-Philippe et s’affiche aux côtés des républicains.

L’historien Paul Tirand a mis en évidence l’importance de ces années montpelliéraines dans la politisation républicaine du jeune Émile, qui étudie le droit sans assiduité. En février 1848, Stanislas Digeon fait partie de la commission départementale qui s’empare de la préfecture. Ce notable devient l’avocat des républicains héraultais et est élu bâtonnier de Montpellier. Il finance le Suffrage universel, journal républicain où Émile Digeon débute comme rédacteur. Pourtant, si Stanislas appartient au club des bourgeois démocrates, le jeune Émile lui s’engage au club des montagnards, se définissant comme républicain socialiste.

Suite au coup d’État de 1851, les Digeon père et fils sont arrêtés et déportés en Algérie. Ils s’évadent et parviennent à Palma de Majorque, où ils s’intègrent rapidement : Émile épouse en 1853 une riche héritière, Hélène Choussat-Canut, veuve du codirecteur de la principale banque de l’île. Stanislas quitte Palma pour rejoindre la proscription barcelonaise puis rentre en France où il meurt en 1860. Émile, lui, devient banquier. Il gère tout ou partie des intérêts de la famille, engage la banque Canut dans le financement du canal de Suez, et mène grand train, traversant l’Europe de part en part avec son épouse, sans cesser son activité politique (on le voit ainsi rencontrer l’Audois Armand Barbès en exil à La Haye). Il mettra fin à ses activités bancaires en 1865.

Après l’amnistie de 1859, on retrouve Émile Digeon de passage à Paris en 1864 ; il semble s’y être installé début 1867. En 1870, les époux Digeon se fixent dans l’Aude. Rédacteur de la Fraternité, Émile Digeon fait de ce journal républicain de Carcassonne le journal de ceux qui pensaient que la révolution du 4 septembre 1870 n’était pas allée assez loin. Il multiplie alors les initiatives : il représente l’Aude auprès de la Commune de Lyon, rencontre à Marseille Esquiros, chef de la Ligue du Midi, participe à Toulouse à la création de la Ligue du Sud-Ouest, préside le comité central républicain de l’Aude et est enfin envoyé comme délégué auprès du gouvernement de Bordeaux. Mais il est écarté des listes électorales républicaines aux législatives du 8 février 1871, pour rassurer l’électorat modéré.

La radicalisation d’Émile Digeon rencontre, à Narbonne, celle des militants du club de la révolution qu’il avait appelés au soulèvement le 12 mars, alors qu’ils ne demandaient qu’à s’enflammer face au gouvernement de Versailles. Après le 18 mars, les militants narbonnais cherchent à faire proclamer la Commune. Le 24 mars, l’hôtel de ville est pris et Digeon devient «chef provisoire» d’une Commune présidée par Baptiste Limouzy, président du club de la révolution. Une partie de l’armée passée au peuple, Digeon s’assure de la neutralité de la garnison restante en faisant défiler ses hommes autour de la caserne. Les communards s’emparent de l’arsenal, de la sous-préfecture et de la gare et sont maîtres de la ville. Digeon met toute son énergie à maintenir l’ordre et éviter les débordements. Son objectif est de rallier les villes et campagnes environnantes pour soulever tout le Midi, mais Versailles est plus rapide : une véritable petite armée venue de Perpignan, Montpellier, Toulouse, Foix et Carcassonne encercle les insurgés avant qu’ils ne puissent lancer l’expédition qu’ils préparaient sur Béziers. Après des échauffourées sur les barricades, l’hôtel de ville est évacué le 31 mars. Digeon refuse de fuir et est arrêté le lendemain, tandis que Narbonne est quadrillée par l’armée. Après six mois de prison, il est acquitté lors d’un retentissant procès à Rodez (Aveyron) en novembre 1871.

Louise Michel note : « Brave Digeon ! Il avait vu tant de choses qu’au retour de Calédonie nous l’avons retrouvé anarchiste, de révolutionnaire autoritaire qu’il avait été, sa grande intégrité lui montrant le pouvoir comme la source de tous les crimes entassés contre les peuples.» En effet dans les années 1880 Digeon devient anarchiste. Il entame un compagnonnage politique et amical avec Louise Michel ainsi qu’avec Émile Pouget qu’il appellera son «fils politique». Pouget dira avoir été profondément marqué par le procès des communards de Narbonne à Rodez, où il était enfant en 1871. Candidat aux législatives à Narbonne, l’anarchiste Émile Digeon n’est pas élu mais obtient le score considérable de 45% des voix en 1881 face à un candidat de la gauche républicaine. Il prône l’abstention à partir de 1884. Malade, presque aveugle, il se retire en 1885 près de Carcassonne et meurt diminué et oublié de tous en 1894. Seul Benoît Malon semble lui avoir rendu visite en 1887.

Pour aller plus loin :

Émile Digeon 1822-1894. L’itinéraire singulier 
d’un communard, de Paul Tirand. L’Harmattan, 2006.

La Commune révolutionnaire de Narbonne, Mars 1871, 
de Marc Césa. Éditions Singulières, 2008.

Marc César

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 08 Sep 2011 à 18:34

Zéphyrin Camélinat (1840-1932) Un long chemin, 
de la commune au communisme (45)

par Rosa Moussaoui.

Dirigeant syndical, militant socialiste, 
Camélinat participa activement à la Commune 
et échappa à la répression versaillaise. En 1920, 
à Tours, il se rallia à l’Internationale communiste.

Lorsque dans les frimas de ce 1er mars 1856, le jeune Zéphyrin Rémy Camélinat quitte son bourg natal de Mailly-la Ville, il a, pour tout bagage, un petit baluchon. Un rude hiver s’est abattu sur la campagne bourguignonne : les quelques arpents de vigne qui font vivre la famille ont gelé. Avec un camarade et un cousin, il s’est fait engager à Ozoir-la-Ferrière, où il s’en va biner, pendant six semaines, la betterave. Du haut de ses seize ans, le jeune homme a déjà fait siennes les valeurs de progrès. Son père, un vigneron, tailleur de pierre et terrassier aux mauvaises saisons, est surnommé « Camélinat le Rouge » pour ses convictions républicaines. Cet austère paysan a élevé ses enfants dans l’aversion de la monarchie, puis de l’Empire. Il leur a insufflé, surtout, la passion de l’égalité.

La Seine-et-Marne n’est qu’une étape sur le chemin du jeune Camélinat, qui décide, son labeur terminé, de rejoindre Paris, où il s’inscrit aux Arts et métiers, suit des cours d’anglais, travaille pour un fabricant de tubes de cuivre. Chez un artisan parisien, il apprend le métier de monteur en bronze et ciseleur. Le jeune ouvrier révèle vite un exceptionnel talent, au point que Charles Garnier l’engage sur le chantier de l’Opéra.

Reconnu par ses pairs comme l’un des meilleurs ouvriers bronziers de Paris, Camélinat devient, à la même époque, un acteur de premier plan de l’éclosion du mouvement ouvrier. Le cheminement du jeune paysan devenu bronzier illustre l’émergence d’une nouvelle figure ouvrière dans le tumulte de la révolution industrielle. Dans les années 1860, il participe à la création d’organisations syndicales, signe le «Manifeste des soixante» en faveur de candidatures ouvrières, côtoie Proudhon et Varlin. Militant du mouvement socialiste naissant, Camélinat adhère, dès sa fondation, à l’Association internationale des travailleurs (AIT) ; il sera d’ailleurs délégué aux premiers congrès de cette Internationale portée sur les fonts baptismaux par Karl Marx. Au mois de février 1867, on le retrouve parmi les animateurs de la grande grève des bronziers parisiens. Camélinat se rend alors à Londres pour recueillir des fonds de solidarité auprès des trade unions. La grève est un succès : les salaires sont augmentés de 25%. Mais cette effervescence sociale n’est pas du goût des autorités de l’Empire. L’activisme de Camélinat lui vaut quelques démêlés avec la justice.

Le harcèlement judiciaire et policier de Napoléon III ne décourage toutefois pas les militants ouvriers. Internationalistes, ils s’élèvent contre la guerre. Camélinat signe, le 11 septembre 1870, au nom des sections françaises de l’AIT, une adresse au peuple allemand, l’exhortant à renoncer à l’affrontement pour fonder, avec le peuple français, les «États-Unis d’Europe». Après l’effondrement du second Empire à Sedan, Camélinat, pendant le siège de Paris, devient porte-drapeau du 209e bataillon de la Garde nationale et combat à Champigny, à Montretout.

En 1926, il livrera ce récit de la journée du 18 mars 1871: « La masse des gardes nationaux déferlait, submergeait tout. Les femmes entouraient les soldats. La ligne fraternisait, mettait la crosse en l’air. On s’embrassait. Le soir, nous étions place de l’Hôtel de ville où moi, qui étais porte-drapeau – le drapeau rouge –, j’étais élu commandant de la compagnie. Thiers en fuite. Paris aux mains des ouvriers. Quel beau jour ! C’était bien la révolution ! » Élu de la 
Commune, il se voit confier, aux premiers jours de la révolution, l’organisation de la poste. Puis il est nommé, le 3 avril, directeur de la Monnaie, fonction qu’il assumera avec une probité et une honnêteté exemplaires.

Zéphyrin Camélinat sortira miraculeusement indemne de la Semaine sanglante. Durant les dernières heures passées à la Monnaie, il fait évacuer 30 000 pièces de cinq francs au nez et à la barbe des versaillais. Le 12 juillet 1872, le 19e conseil de guerre prendra prétexte de cet acte pour justifier sa condamnation par contumace à la déportation pour «insurrection, vol et pillage à la Monnaie». En fait, l’argent est acheminé à la mairie du 11e arrondissement pour y être distribué aux combattants fédérés. Ceci fait, Camélinat rejoint la barricade des Trois-Bornes, où il restera jusqu’au dernier moment. Il voit mourir Delescluze, Vermorel et bien d’autres camarades. Le survivant est recueilli par un couple, les Bordier, qui le cachent. Début septembre, un ami ciseleur lui procure un faux passeport pour gagner l’Angleterre. C’est pour le communard le début d’un long exil. À Londres, puis à Birmingham, Camélinat reprend ses activités de bronzeur et, surtout, de militant socialiste.

Gracié en 1879, il rentre en France en 1880. Il reste l’infatigable militant, l’internationaliste parcourant le monde, d’Amsterdam à Boston, pour appeler les ouvriers à travailler ensemble à la révolution sociale. En 1885, l’élection de ce «communaliste » à la Chambre des députés est relevée par Engels comme «un grand événement». Camélinat soutient les mineurs de Decazeville, défend les grévistes de Vierzon, se fait, à la tribune du Palais-Bourbon, porte-voix des chômeurs et des ouvriers. Battu en 1889, il devient représentant en vins, champagnes et liqueurs, sans renoncer au combat. Jamais ce héros du mouvement ouvrier ne se perdit dans les querelles qui déchirèrent le mouvement socialiste jusqu’à l’unification de 1905. « Il est temps que les socialistes, dans l’intérêt de l’humanité tout entière, fassent taire leurs dissensions pour faire corps contre l’ennemi commun qui ne puise sa force que dans leurs divisions », écrit-il le 21 juillet 1896. Un quart de siècle plus tard, celui qui avait vu naître la Première Internationale se rallia, à Tours, aux partisans de la Troisième. Le vieux communard, qui détenait les actions de l’Humanité, les partagea entre les deux camps rivaux, à proportion des voix recueillies par chacun d’eux. Il remit les siennes propres aux majoritaires, faisant basculer le journal de Jaurès du côté du communisme. Figure tutélaire, vétéran respecté, il finit ses jours en homme modeste, dans l’indéfectible fidélité aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui avaient guidé son long parcours, d’un siècle à l’autre, de la commune au communisme. Zéphyrin 
Camélinat s’éteignit le 5 mars 1932, à son 
domicile du 133, rue de Belleville. Ce printemps-là, des dizaines de milliers d’ouvriers accompagnèrent, à la gare de Lyon, la dépouille du dernier communard.

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
T 34 allez vers le bas
Administrateur
Administrateur
Avatar

Depuis le: 26 Sep 2007
Pays: France
Status actuel: Inactif
Messages: 34508
  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 09 Sep 2011 à 18:34

PAUL LAFARGUE (1842-1911) Pas de dieu, mais un maître… (46)

 

par Frédéric sugnot.

Insoumis, polémiste, gendre de Marx, député, en fuite en Espagne, en exil à Londres, suicidé volontaire avec sa femme Laura... La vie de l’auteur du Droit à la paresse est un vrai roman.

« Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse (…) me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles, ne paralyse mon énergie et ne brise ma volonté (…) »

Ces quelques lignes que vous venez de parcourir sont écrites par Paul Lafargue, suicidé volontaire dans la nuit du 25 au 26 novembre 1911, dont l’histoire façon fiche Wikipédia a retenu qu’il était le gendre de Karl Marx et l’auteur du Droit à la paresse. Lafargue a presque soixante-dix ans lorsqu’il se donne la mort quasiment en même temps que son épouse Laura Marx, fille de Karl, mais surtout inlassable compagne de cinquante années d’une vie agitée, et ce n’est pas qu’une formule. Une simple injection d’acide cyanhydrique suffira à les envoyer à tout jamais au cimetière du Père-Lachaise. Au columbarium d’abord, avant que leurs cendres ne soient déplacées dans le carré des «politiques» face au mur des Fédérés. Là même où, le 28 mai 1871, le pouvoir versaillais de Thiers fusilla les 147 derniers communards de Paris. Quarante ans plus tard, c’est au Père-Lachaise toujours que souffle la voix de Jean Jaurès, directeur politique de l’Humanité, le 3 décembre 1911, jour des obsèques des époux Lafargue. Jaurès, rapporte le lendemain l’Huma, «commence d’une voix qui vibre dans l’air et atteint les plus éloignés des auditeurs». Près de 20 000 personnes sont venues suivre des funérailles où se pressent le ban et l’arrière-ban du socialisme européen au cœur d’un «abominable temps d’hiver, morne, noir». À les lire un siècle plus tard, les paroles de Jaurès semblent réchauffer l’atmosphère. Ecoutons-le d’un trait tisser le souvenir de Paul Lafargue : «Il était convaincu que par l’organisation du travail, grâce au progrès de la science appliquée au travail, la surabondance des produits permettrait d’effacer la limite des égoïsmes misérables et que tous les hommes pourraient alors jouir ensemble de tous les bienfaits de la nature en les dominant.» Cette pensée généreuse naît, loin des frimas de décembre du Père-Lachaise, couvée par le soleil de la mer des Caraïbes. Pablo Lafargue voit en effet le jour le 15 janvier 1842 à Santiago de Cuba. L’héritage de son grand-père Jean Lafargue parti s’établir comme planteur à Saint-Domingue vers 1780. La suite de l’histoire familiale donnera au jeune Pablo des ascendances indiennes, juives et mulâtre. L’un dans l’autre, tout cela fait de Paul Lafargue un métis – il le revendiquera – «fils» de trois peuples opprimés. C’est, si l’on doit faire de la psychologie de bazar, ce qui donnera peut-être au jeune Paul, revenu en France à l’âge de neuf ans, son don du combat. En tout cas, c’est dans le Quartier latin à Paris où il s’inscrit en médecine en novembre 1861 qu’il commence à l’exprimer, fréquentant les organisations socialistes. En octobre 1865, lors du premier congrès international d’étudiants à Liège, il obtient son label d’agitateur en même temps qu’une fiche de police en proclamant à la tribune du congrès : «Guerre à dieu, là est le progrès.» Sur ce, en guise de cadeau de Noël, le 26 décembre 1865, le très martial conseil impérial de l’éducation publique exclut Lafargue à vie de l’université de Paris et pour deux ans de toute université française. Motifs : attaque des principes de l’ordre social et profanation du drapeau national. Lafargue ira donc continuer sa médecine à Londres. De l’autre côté de la Manche, va commencer sa carrière au «chevet» du mouvement ouvrier. En février 1865, à Londres toujours, il présente au conseil général de l’Internationale un rapport sur la situation du mouvement ouvrier à Paris. Il fait également la connaissance de Karl Marx. Rencontre décisive : il épouse les idées du père et prendra pour femme une de ses filles, Laura. «De toute ma vie, racontera-t-il plus tard, je n’oublierai l’impression que fit sur moi cette première rencontre. Marx était souffrant et travaillait au premier volume du Capital (…). Il craignait de ne pouvoir mener son œuvre à bonne fin et accueillait toujours les jeunes avec sympathie, car, disait-il, “il faut que je prépare ceux qui, après moi, continueront la propagande communiste”. » Sa voie est tracée, ce sera celle de son maître. Pas toujours bien comprise, ni récompensée. En attendant, ils reviennent en France en 1868. La maison de Paul et Laura Lafargue à Levallois est réquisitionnée lorsque la guerre éclate en 1870. Elle est située sur la zone de tir des fortifs… Le couple se réfugie donc à Bordeaux, dans la famille de Paul où il continue de diffuser les circulaires de l’Association internationale du travail rédigées par Marx, et prend la défense de la Commune de Paris, s’activant pour l’étendre en province. Après un court voyage à Paris en avril 1871, Paul revient enthousiaste à Bordeaux : «Paris devient invincible», écrit-il à Marx. La Commune tombera pourtant un mois plus tard. Elle restera l’horizon indépassable de Lafargue, ce qu’il résume ainsi en 1884 (cf. le Matérialisme économique de Karl Marx)  : «La classe inférieure ne peut effectuer son émancipation qu’en détruisant la force intellectuelle et la force brutale de la classe régnante ; qu’en faisant précéder la lutte à main armée par une campagne théorique préparatoire.» Dans la pratique, à Bordeaux, son rôle d’agent de la Commune n’a pas échappé à la police. Elle lui file le train. Le rapport sur Lafargue du premier président de la cour de Bordeaux, le 20 août 1871, n’est pas que burlesque : «On le voit parler et agir publiquement dans les élections municipales au nom de ces coaffiliés dont il est un des candidats. Jusque dans sa famille enfin, il fait trembler sa vieille mère sous la menace de ses doctrines.» Il est temps pour les Lafargue de fuir vers l’Espagne. Une péripétie dans l’existence de Paul et Laura, tellement intense qu’ils l’écourteront quarante ans plus tard. Ils usent là de leur droit au repos éternel. De toute façon, Paul, éphémère député de Lille (1889-1893), est déjà passé à la postérité pour son Droit à la paresse, pamphlet contre le travail publié en 1880. Un programme précurseur que nous faisons nôtre pour conclure ce travail d’écriture : «Il faut que le prolétariat (…) retourne à ses instincts naturels, qu’il proclame les droits de la paresse, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques droits de l’homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise ; qu’il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit.»

Frédéric sugnot

Source

Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
Haut de la page
 Répondre Répondre Page  12>

Aller au Forum Permissions du forum allez vers le bas

Powered by Flex Design® version v8m6r15
Copyright © 2001-2011 Flex Design

Cette page a été affichée en 0,065 secondes.